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L’enseignement supérieur dans les territoires : une alliance nécessaire pour l’égalité des chances

Retour sur le séminaire annuel du réseau des collectivités territoriales pour l’enseignement supérieur et la recherche (ESRI), organisé à Lille et Valenciennes.

Pour sa quatrième édition, le séminaire du réseau des collectivités territoriales pour l’ESRI a mis à l’agenda un sujet fondamental mais souvent relégué : celui des coopérations territoriales au service de l’égalité des chances dans l’accès à l’enseignement supérieur. À Lille et Valenciennes, élus, techniciens, universitaires et acteurs de la recherche ont interrogé la capacité des territoires à dépasser les logiques de concentration pour inscrire durablement les établissements d’enseignement supérieur dans un maillage territorial équitable et structurant.

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Un enjeu stratégique pour les métropoles et les territoires

François Grosdidier, président de l’Eurométropole de Metz et de l’Association des Villes Universitaires de France (AVUF), a ouvert le séminaire en rappelant que : « l’implication croissante des grandes intercommunalités dans les sujets universitaires n’allait pas de soi, mais l’enseignement supérieur et la recherche, au croisement de toutes les compétences de développement des EPCI (logement, mobilités, sécurité, qualité de vie…), est aujourd’hui devenu une modalité essentielle d’intervention de nos établissements. L’éloignement géographique ne doit plus être un obstacle à l’accès à l’enseignement supérieur. La massification de l’enseignement supérieur ne s’est pas accompagnée d’une démocratisation en proportion. Nous devons trouver l’équilibre entre la concentration qui permet l’excellence et la territorialisation, le tout dans un contexte budgétaire inquiétant. Ces enjeux doivent nous rassembler pour trouver des solutions permettant d’atteindre cet équilibre. »

Coopérer pour dépasser les logiques concurrentielles

Josselin Tallec (Université de Bretagne Occidentale) et Marion Maisonobe (CNRS) ont permis de poser les termes du débat : la tension entre les logiques d’excellence/concentration et celles de démocratisation/massification est plus vive que jamais. Héritée du tournant métropolitain des années 2000 et de la stratégie de Lisbonne, l’approche actuelle tend à exacerber la compétition entre territoires, alimentée par une multiplication des réorganisations institutionnelles, des labels, appels à projets et dispositifs de pilotage à distance par l’État.

Or, comme le soulignent plusieurs intervenants, il n’existe aucune corrélation avérée entre taille critique et excellence scientifique. Face à cela, la mise en réseau des acteurs de l’ESR (enseignement supérieur et recherche), à l’image du comité ESRI du pôle métropolitain de Lorraine ou des Conférences universitaires territoriales, offre des voies de dépassement. Ces espaces de dialogue sont essentiels pour une meilleure répartition des ressources et une coopération effective, à l’échelle locale comme interterritoriale.

 Quelles coopérations pour lutter contre les fractures sociales et géographiques ? Comment répondre à la demande des jeunes comme à celle des entrepreneurs qui rencontrent des difficultés de recrutement ?

À travers les échanges de la table ronde, une vision partagée se dégage : celle d’un nécessaire décloisonnement entre acteurs et niveaux d’action. Pour Manoëlle Martin, vice-présidente de la région Hauts-de-France, l’enjeu est de mieux territorialiser l’offre de formation, en s’appuyant sur les schémas stratégiques régionaux (économie, enseignement supérieur, aménagement). Chaque région, dit-elle, construit des dispositifs de gouvernance adaptés à ses spécificités, avec une attention croissante portée à la régulation de l’enseignement supérieur privé lucratif.

De leur côté, les métropoles jouent un rôle central dans l’animation des écosystèmes académiques. Bernard Haesebroeck, vice-président de la Métropole Européenne de Lille, illustre comment la métropole lilloise structure des polarités autour de filières stratégiques – santé, numérique, industries créatives… – pour ancrer l’université dans le territoire et créer des débouchés professionnels en proximité. Cette stratégie s’articule avec des dynamiques interterritoriales comme la vallée de la batterie ou le canal Seine-Nord Europe, montrant que la métropole dépasse son périmètre institutionnel.

Des universités plus ouvertes, plus ancrées, plus inclusives

La parole des établissements d’enseignement supérieur a également rappelé leur responsabilité territoriale. Pour Hélène Boulanger, présidente de l’Université de Lorraine, il s’agit de construire une stratégie d’établissement en lien avec les spécificités de chaque implantation. « L’excellence portée par l’université doit être inclusive, proposée à tous. » Cela implique des “campus avancés”, une offre de formation en réseau et une capacité à diagnostiquer les fractures territoriales – comme à Épinal, où malgré de bons résultats au bac, l’accès à l’enseignement supérieur reste faible.

Sylvie Commereuc (Présidente de la commission Grandes écoles et Territoires à la Conférence des Grandes Écoles) a mis en avant des leviers concrets : implantation de formations de proximité (IUT, prépas), développement de l’apprentissage, mutualisation des services entre établissements, synergies au sein des campus. Mais aussi la nécessité de rester en dialogue constant avec les acteurs économiques pour ajuster l’offre de formation aux besoins réels du territoire.

La deuxième partie du séminaire s’est tenue à Valenciennes. Ce déplacement a permis d’illustrer concrètement les effets d’une politique territoriale concertée de l’enseignement supérieur.

Pour Sylvain Tranoy, vice-président de la Communauté d’agglomération de Cambrai, l’expansion géographique des universités s’est longtemps faite sous l’impulsion exclusive de l’État, avant que le prisme territorial ne s’invite dans la gouvernance d’établissements devenus progressivement autonomes. La loi Fioraso de 2013 a marqué un tournant en reconnaissant explicitement le rôle territorial des universités, aujourd’hui décliné dans la contractualisation entre établissements et collectivités.

L’exemple de Cambrai illustre les fruits de cette dynamique : avec six formations post-bac, la ville a vu sa population étudiante passer de 700 à 1 200 étudiants depuis 2013. Cette offre est pensée pour les jeunes du territoire, mais aussi pour en attirer d’autres, grâce à une spécialisation (notamment dans les IAA – industries agroalimentaires) qui évite l’entre-soi et ouvre le territoire à la diversité.

 

Université, emploi, inclusion : une culture commune de la résilience

Élisabeth Gondy, vice-présidente à Valenciennes Métropole, rappelle combien les élus locaux, en lien avec les entreprises, sont en prise directe avec les réalités du terrain. Cette proximité permet de construire des projets universitaires ancrés dans les besoins concrets : attirer des talents, répondre aux attentes de la jeunesse locale, favoriser l’accès des femmes aux métiers industriels… autant d’objectifs partagés avec l’Université Polytechnique des Hauts-de-France (UPHF).

La leçon tirée de l’implantation de Toyota – qui a provoqué de fortes tensions sur le marché local de l’emploi – illustre la nécessité d’une gouvernance conjointe entre collectivités, universités et acteurs économiques pour anticiper, adapter et faire évoluer l’offre de formation.

Une université de territoire : UPHF comme modèle d’agilité

Arnaud Huftier, vice-président de l’UPHF, dresse le portrait d’une université en transformation : de la juxtaposition d’entités autonomes (formations, laboratoires) vers une structure simplifiée, interdisciplinaire, incarnée par une marque commune. Cette refonte a permis de tisser des coalitions locales, en lien avec les entreprises, et de remporter des projets d’envergure (PIA, Euro-tell) autour d’objets de transition. « Notre taille moyenne est un atout pour l’agilité », souligne-t-il, mettant en lumière un modèle qui pourrait inspirer d’autres territoires.

Le lien entre excellence et ancrage territorial est également souligné par Franck Barbier, vice-président en charge du secteur santé à l’UPHF : dans un territoire au faible indice de développement humain, investir dans l’enseignement supérieur est un levier décisif d’ascension sociale, d’élévation des revenus, et in fine, d’espérance de vie. Le développement de l’INSA sur le territoire incarne cette ambition d’ouverture et d’oxygénation sociale et académique.

Pour une gouvernance élargie et partagée de l’ESR

François Grosdidier, maire de Metz, insiste à nouveau : les freins à l’accès à l’enseignement supérieur sont multiples – culturels, sociaux, géographiques – et nécessitent un rééquilibrage actif des investissements. Il appelle à une implication renforcée des EPCI dans la gouvernance de l’ESR, aujourd’hui encore trop centrée sur l’axe État-Région. La concentration des financements via les appels à projets, légitime en soi, ne doit pas faire oublier les besoins fondamentaux de la base de la pyramide universitaire.

Un appel entendu par Philippe Baptiste, ministre chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche. Dans son intervention, il rappelle que l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur est un principe républicain, aujourd’hui mis à mal par des distances réelles et des « zones blanches » de la formation. Il reconnaît la capacité des collectivités à s’unir au service de l’enseignement, mais appelle aussi à une clarification de l’offre, notamment face au développement de l’enseignement privé lucratif. La labellisation, via la qualification Caliopi, est un outil de justice sociale autant que de lisibilité pour les jeunes et les familles.

Le ministre souligne également que la recherche et l’innovation doivent s’ancrer localement, par le biais notamment des PUI (pôles universitaires d’innovation), avec un rôle accru pour les acteurs territoriaux. La territorialisation de l’enseignement supérieur progresse (150 antennes, 100 000 étudiants, campus connectés), mais manque encore d’une véritable incarnation dans la gouvernance, que les collectivités appellent de leurs vœux

Lionel Delbos
Conseiller Economie territoriale et tourisme
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