Actualité Économie des territoires

FORUM DES TERRITOIRES AU MIPIM 2026 : LE “PLACEMAKING”, NOUVELLE FABRIQUE DE LA VILLE ET DE SES ESPACES PUBLICS

Pour la quatrième année consécutive, France urbaine était partenaire du Forum des élus organisé dans le cadre du MIPIM à Cannes. Rebaptisé cette année Forum des territoires, ce temps d’échange a réuni  collectivités, aménageurs et opérateurs privés autour d’un sujet désormais central des politiques urbaines : le placemaking, ou la manière de concevoir, gérer et animer les espaces publics à partir des usages. 

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À l’heure où les collectivités sont confrontées à des contraintes financières croissantes et à des attentes renouvelées des habitants en matière de qualité de vie, ce concept venu d’Amérique du Nord suscite un intérêt croissant en Europe et en France. Les discussions du forum ont ainsi permis d’en préciser les perspectives d’adaptation aux contextes urbains français. 

Un concept né aux États-Unis pour réinventer les espaces publics 

Comme l’a rappelé Jérôme Barth, de l’agence d’urbanisme et de stratégie urbaine Belleville, le placemaking apparaît dans les villes américaines à partir des années 1980. L’un des exemples fondateurs demeure la transformation de Bryant Park à New York, espace public longtemps délaissé et peu fréquenté, qui a été profondément requalifié en partant d’un principe simple : repenser l’espace à partir des usages réels de ses habitants et usagers. 

Concrètement, l’approche repose sur des interventions souvent modestes mais structurantes : installation de chaises mobiles, programmation d’animations, implantation de kiosques ou d’activités temporaires, amélioration des services essentiels tels que la sécurité ou l’accès aux sanitaires. L’enjeu est de favoriser l’appropriation quotidienne de l’espace public par ses usagers. 

Un modèle économique structuré autour de la gestion et de l’animation 

Aux États-Unis, ces démarches reposent souvent sur des montages associant collectivités et propriétaires riverains. Les financements initiaux sont apportés conjointement par la collectivité et les acteurs économiques du secteur concerné. 

À terme, les sites peuvent atteindre une relative autonomie financière grâce aux revenus locatifs générés par les activités installées dans l’espace public – kiosques, événements, concessions commerciales. Dans certains cas, ces modèles deviennent particulièrement rentables, notamment en raison de l’augmentation des valeurs immobilières dans les quartiers environnants. 

Aujourd’hui, près de 1 500 espaces publics américains sont gérés selon ce modèle. L’approche s’est également diffusée à l’international, par exemple dans le Quartier des spectacles à Montréal, ou encore au Royaume-Uni avec l’agence Primera. 

Les intervenants ont souligné que le placemaking permet souvent de retrouver une échelle plus humaine dans l’aménagement urbain, tout en atténuant la frontière traditionnelle entre espaces publics et bâtiments privés. Cette hybridation contribue à renforcer l’attractivité des quartiers tout en créant de la valeur foncière. 

Des applications possibles dans les projets urbains européens 

Plusieurs exemples européens ont illustré la capacité du placemaking à s’inscrire dans des transformations urbaines plus larges. L’opération Manufaktura à Łódź (Pologne), ancienne friche industrielle reconvertie en vaste ensemble urbain mêlant commerces, culture et espaces publics animés, constitue ainsi l’un des projets emblématiques de cette approche. 

En France, des réflexions sont en cours pour adapter ces principes dans des cadres juridiques et opérationnels différents, notamment sous la forme de concessions de gestion d’espaces publics. Une étude est par exemple engagée pour envisager une déclinaison du placemaking sur l’esplanade de La Défense, dans le secteur dit de la « demi-lune ». 

L’ESS comme acteur de nouvelles formes d’urbanisme 

Au-delà de ces montages inspirés du monde anglo-saxon, d’autres modèles économiques émergent en France, reposant notamment sur l’économie sociale et solidaire (ESS). 

La foncière solidaire Bellevilles a ainsi développé une initiative emblématique avec les Halles de la Cartoucherie à Toulouse. Ce bâtiment industriel de 13 000 m², ancienne usine de munitions, a été transformé en lieu hybride associant restauration, loisirs, culture et espaces de travail, dont 80 % sont consacrés à des acteurs de l’ESS. 

Le modèle de gouvernance constitue l’une des singularités du projet : les exploitants détiennent 60 % de la foncière, la Caisse des Dépôts en possédant 40 %. Un système de péréquation des loyers permet par ailleurs de faire cohabiter des structures économiquement fragiles avec des activités plus rentables. 

Pensé dès l’origine comme un équipement de quartier, le projet contribue également à renforcer l’attractivité du secteur et la valeur des logements environnants. Aujourd’hui, ce lieu hybride génère 18 millions d’euros de chiffre d’affaires et illustre la capacité de l’ESS à porter et gérer des projets immobiliers complexes. 

Comprendre les usages pour transformer les quartiers 

L’importance accordée aux usages constitue l’un des fils directeurs du placemaking. À Paris, la Ville a ainsi confié à l’agence AREP un travail d’analyse et de compréhension des pratiques urbaines autour de la Porte de Clignancourt, un secteur de 40 hectares marqué par de forts flux routiers et piétons, la présence des marchés aux puces et une forte fragilité socio-économique. 

Malgré l’intensité de ses activités, ce territoire souffre d’un manque d’espaces publics structurés et fédérateurs. L’approche par le placemaking permettrait d’y envisager une nouvelle programmation progressive des espaces publics, fondée sur les usages existants et sur les récits urbains qui structurent l’identité du quartier. 

Vers de nouvelles coopérations pour transformer les villes 

Les échanges du Forum des territoires ont mis en évidence l’émergence de nouvelles formes de coopération entre acteurs publics et privés dans la transformation des villes, en particulier autour de leurs espaces publics.  

Plusieurs interrogations demeurent : 

  • La capacité de ces dispositifs à se déployer dans un contexte marqué par la contrainte croissante des finances publiques reste à préciser.  
  • l’intégration des enjeux liés à l’adaptation des espaces urbains au changement climatique constitue désormais un impératif pour toute stratégie d’aménagement. 

Enfin, la diffusion de ces approches pose la question de leur adaptabilité aux différents contextes territoriaux, qu’il s’agisse des quartiers relevant de la politique de la ville ou des espaces plus périphériques. 

 

Lionel Delbos
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