INDUSTRIES CULTURELLES ET CRÉATIVES : UNE FILIÈRE STRATÉGIQUE ET TRANSFORMANTE POUR LES TERRITOIRES
Retour sur le webinaire du 26 janvier 2026
Longtemps appréhendées principalement sous l’angle des politiques culturelles ou via des sous-secteurs (bande dessinée, jeu vidéo…), les industries culturelles et créatives (ICC) s’imposent désormais comme un secteur économique stratégique pour les métropoles et grandes agglomérations. C’est tout l’enjeu du Panorama des industries culturelles et créatives 2025, publié par EY et We Are Creative, dont les principaux enseignements ont été présentés et débattus lors d’un webinaire organisé par France urbaine le 26 janvier 2026, appuyés par un retour d’expérience de Montpellier Méditerranée Métropole.
Dans un contexte de contraintes budgétaires accrues pour les collectivités, mais aussi de transformations profondes des modèles économiques culturels – plateformisation, mutation des usages, montée en puissance de l’intelligence artificielle –, ce temps d’échange a permis d’objectiver le poids réel des ICC et d’interroger les leviers d’action à la main des territoires face à une filière de plus en plus mondialisée.
Une économie puissante… mais structurellement fragile
Première leçon du Panorama : les ICC constituent une économie à part entière, longtemps sous-estimée. Avec un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de 100 milliards d’euros et près de 586 000 emplois directs (jusqu’à 1,5 million en incluant les emplois indirects et induits), le secteur pèse lourd dans l’économie nationale (autant que l’aéronautique, l’autonomibile et les industries agro-alimentaires cumulées !). Il se caractérise toutefois par une grande hétérogénéité, justifiant l’expression d’« économie mosaïque » : patrimoine, spectacle vivant, audiovisuel, cinéma, animation, jeu vidéo, musique, livre, presse, publicité créative ou encore expériences immersives coexistent, avec des modèles économiques très différenciés.
Contrairement à certaines idées reçues, les ICC connaissent une dynamique de croissance réelle – environ +20 % depuis 2019 – même si celle-ci masque de fortes disparités entre sous-secteurs. Cette trajectoire positive ne doit cependant pas occulter une fragilité structurelle, liée à l’éclatement des sources de revenus, à la dépendance accrue aux plateformes numériques et à la difficulté pour les producteurs de capter durablement la valeur créée.
Autre enseignement marquant : la forte concentration géographique des ICC en Île-de-France, qui concentre près de 46 % des emplois, malgré l’émergence de pôles métropolitains dynamiques. À l’international, le secteur souffre d’une contradiction persistante : une part limitée des exportations culturelles, alors même que la culture demeure un facteur central d’attractivité touristique et d’image pour la France.
Plateformisation et action publique locale : un paradoxe à résoudre
Du point de vue territorial, le Panorama met en lumière un paradoxe majeur. La croissance globale des ICC est largement portée par des acteurs mondiaux fortement plateformisés, qui concentrent l’accès aux publics et à la distribution des contenus. Dans le même temps, cette dynamique peut fragiliser les acteurs locaux – équipements culturels, structures de création, entreprises indépendantes, TPE, intermittents – qui jouent pourtant un rôle essentiel dans la fabrication culturelle et l’ancrage territorial.
Ce constat interroge directement le rôle des collectivités : comment articuler économie globale et écosystèmes locaux, comment soutenir la création et l’innovation sans se limiter à une logique de simple accueil ou de prestation de services ?
Les échanges ont mis en évidence plusieurs leviers d’action pour les territoires : structuration et animation des écosystèmes et des coopérations entre acteurs, rénovation des équipements culturels (énergétique et fonctionnelle), accompagnement des trajectoires de croissance des entreprises culturelles (en mobilisant la compétence en immobilier d’entreprises notamment), montée en compétences face aux mutations technologiques (accueil d’établissements de formation), et mobilisation des ICC comme levier d’attractivité durable pour les talents.
Montpellier : d’une logique d’accueil à une logique d’initiative
L’exemple de Montpellier Méditerranée Métropole est venu illustrer concrètement ces enjeux. La stratégie métropolitaine repose sur un choix de périmètre clair et assumé : celui de l’« image » au sens large (cinéma, audiovisuel, animation, jeu vidéo, immersif, son à l’image). Ce positionnement s’appuie sur l’existence d’un cluster complet, couvrant formations, entreprises, réseaux professionnels et équipements, et permettant d’intervenir sur une large partie de la chaîne de valeur.
La trajectoire montpelliéraine s’est construite dans la durée, avec la création dès 2010 d’un bureau d’accueil des tournages, puis un changement d’échelle à la faveur de la création de la métropole. L’un des acquis majeurs réside dans la coopération étroite entre politique culturelle et développement économique, favorisant une prise de conscience progressive des acteurs de leur appartenance à un écosystème commun.
Dans un contexte budgétaire contraint, la métropole a fait le choix de prioriser les actions à impact : réduction de l’événementiel au profit d’actions ciblées d’accompagnement, mise en place d’un observatoire de la filière image, et combinaison d’outils humains et financiers. Le fonds d’aide à la création lancé en 2022 – environ 700 000 euros, couvrant fiction, animation, jeu vidéo, documentaire et immersif – illustre cette logique d’intervention en amont de la chaîne de valeur, avec un effet levier significatif sur l’économie locale.
Quels enseignements pour les grandes villes et métropoles ?
Au terme des échanges, plusieurs enseignements structurants se dégagent pour les territoires urbains. D’abord, l’intérêt de passer d’une logique de simple accueil (projets, entreprises, tournages…) à une logique d’initiative, en investissant dans la création et le développement des projets, plutôt que dans la seule attractivité logistique. Ensuite, pour s’adapter en permanence à la forte volatilité du secteur et à la rapidité de ses transformations, la pertinence d’outils « agnostiques » quant aux formats, centrés par exemple sur les propriétés intellectuelles et les trajectoires hybrides. Enfin, l’urgence de la montée en compétences des entrepreneurs, des artistes, notamment face à l’intelligence artificielle, et la nécessité de privilégier l’agilité plutôt que des dispositifs figés.
Autant de pistes qui appellent à poursuivre le travail collectif engagé par France urbaine, sous forme de cycles thématiques ou d’échanges territorialisés, afin de consolider la place des ICC comme pilier des stratégies de développement urbain.