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3 questions à...
Numérique et innovation

Salwa Toko : « Il y a une impérieuse urgence à éduquer au numérique »

04/05/2021

Salwa Toko, ex-présidente du Conseil national du numérique, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans le rapport des Français avec les outils numériques et leurs usages ?

Salwa TOKO : La double crise sanitaire et économique que nous vivons depuis maintenant près d’un an a révélé ce que beaucoup soupçonnaient et que d’autres connaissaient, à savoir que les Françaises et les Français ont un rapport très inégal à l’usage des outils numériques. Ce constat vaut autant pour les adultes en milieu professionnel ou non que la génération qualifiée de millennials. Pour rappel, on estime à environ 15 millions les personnes dites exclues du numérique.
Le monde professionnel a dû imposer dans bien des secteurs d’activités une nouvelle forme d’exercice du travail, fort peu répandue jusqu’alors : le télétravail. Avec tout ce que cela a généré de frustrations, de couacs, d’adaptation technique -souvent à la charge du personnel- avec pour résultat de profondes inégalités de prise en main selon son activité, sa condition socio-professionnelle, économique, son logement et son genre. En ce qui concerne les millennials, la dématérialisation du secteur éducatif a révélé qu’on ne peut miser sur une éducation entièrement en ligne, tant l’humain n’arrive pas à s’épanouir sous ce format. La transmission pédagogique, même au travers d’outils et/ou plateformes numériques, nécessite une adaptation et un dosage que presque tous doivent encore s’approprier. Sans parler des inégalités socio-économiques qui montrent bien au-delà de la question des usages, la nécessité pour les foyers d’investir dans du matériel informatique et les forfaits internet attenants, pour apporter le confort et la sérénité nécessaire à suivre de longues journées de cours en ligne.
 

« On estime à environ 15 millions les personnes dites exclues du numérique. » Salwa Toko

Le tableau n’est pourtant pas aussi sombre que ce je viens de décrire. Cette double crise fait prendre conscience autant à nos gouvernants qu’à la population, de l’impérieuse urgence à éduquer à l’informatique, au numérique et à tous les usages qui en découlent. De nombreuses structures publiques ou associatives se sont emparées du problème et apportent leur aide au quotidien, tout en mesurant l’ampleur de la tâche. L’accélération et les potentialités d’utilisation des plateformes de téléconsultations médicales montrent bien que la population de tout âge a su devant l’impératif s’emparer et s’adapter à de nouveaux usages. Idem pour ce qui concerne la livraison à domicile comme les récents chiffres l’attestent. +11% de hausse en 2020 pour la livraison à domicile par rapport à 2019*, plus 17 millions de téléconsultations ont été effectuées entre mi-mars et fin novembre 2020**, contre environ 60.000 sur la même période en 2019 ce qui correspond une hausse de +9000% d’actes rémunérés***.

France urbaine a publié en novembre 2019 une étude portant une vision d'une Smart City « à la française », tournée vers le mieux-être, l’innovation sociale et qui place les maires au cœur de la stratégie. Comment voyez-vous l’avenir des villes intelligentes ?

Je me suis toujours interrogée quant à l’association des mots « intelligentes » et « villes » pour qualifier la ville du futur. Cette qualification nouvelle sous-entendrait que les villes n’étaient pas intelligentes par le passé. Or les villes ont toujours montré leur capacité à évoluer, à s’adapter sous l’impulsion des humains. La crise que nous vivons actuellement nous impose cependant de repenser entièrement nos espaces de vies, villes comprises. Une des plus grandes leçons qui s’impose à nous, est que face à une pandémie planétaire, le moyen le plus efficace pour éradiquer cette dernière reste ce que l’humanité a toujours été contrainte de faire : se confiner. A quoi s’ajoutent évidemment les gestes barrières d’hygiène comme le gel hydroalcoolique et le masque aujourd’hui. Le mot que je retiendrai est donc distanciation ou encore espace. Or nos villes contemporaines aujourd’hui, mis à part pour quelques privilégiés, s’organisent autour d’une concentration, d’une densité de population dans des espaces trop exigus pour vivre ces confinements sans altérer notre santé mentale. Il nous faut donc dorénavant inscrire le paramètre d’espace dans le confort de la vie quotidienne urbaine, pour à l’avenir, face à d’éventuelles nouvelles pandémies, mieux vivre ces périodes tragiques. L’introduction de nouvelles technologies dans le fonctionnement des villes devra donc être tournée vers cet objectif en plus de toutes les facilités que développent plusieurs villes à leur échelle et selon leur besoin. Comme écrit dans la 2ème édition de France urbaine en 2019 sur les « villes intelligentes », chaque territoire a développé sa propre définition, ses propres projets en fonction de contextes locaux. Il n’empêche que pour continuer à promouvoir les valeurs d’égalité « à la Française », un socle commun à toutes les villes devra être initié par les pouvoirs publics pour permettre une évolution sereine et satisfaisante de ces nouveaux espaces urbains.
 

« Il nous faut inscrire le paramètre d’espace dans le confort de la vie quotidienne urbaine » Salwa Toko

Les élus urbains travaillent depuis plusieurs années sur l’inclusion numérique et la lutte contre l’illectronisme. Quel rôle les territoires urbains, notamment les grandes villes, peuvent-ils jouer dans les enjeux à venir du numérique ?

Le premier rôle, à mon sens, qui va incomber aux villes ou territoires urbains, dans cette lutte contre l’illectronisme et sur l’inclusion numérique, sera de ne pas créer un fossé entre les villes et le reste du territoire. A quoi ressemblerait un pays où les villes se seraient concentrées sur un développement tout azimut de lutte contre l’illectronisme et pour l’inclusion numérique, si la campagne voisine se meurt de ces maux ? Les villes doivent apprendre à travailler en lien avec l’ensemble du territoire dans lequel elles évoluent, jouer un rôle d’impulsion certes, tout en respectant les particularités des espaces qui l’entourent. Pourquoi ne pas imaginer des programmes de Responsabilité Sociale et Sociétale des Villes (RSV), tournés vers des projets en lien, main dans la main, avec les territoires peri-urbains et ruraux qui les entourent, pour, si ce n’est éviter, à tout le moins minimiser, les externalités négatives engendrées par une surexploitation des technologies numériques en son seul sein.
 

« Le premier rôle des villes dans la  lutte contre l’illectronisme et sur l’inclusion numérique, sera de ne pas créer un fossé entre les villes et le reste du territoire. » Salwa Toko

*             Statista Digital Market 2020
**          Actualités AG2R La Mondiale, 13 janvier 2021
***        Actualités Amelie.fr, 21 juillet 2020