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3 questions à...

Nicolas Cadène : « La loi de 1905 sur la laïcité reste parfaitement adaptée à notre époque »

02/03/2021

Nicolas Cadène, Rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Particulièrement concernés, les présidents de métropoles, grandes agglomérations et maires de grandes villes se mobilisent depuis de nombreuses années sur le respect et la promotion de la laïcité sur leurs territoires. Quel regard portez-vous sur leur action et leurs initiatives ?
 
Nicolas CADENE : L’action des présidents de métropoles, grandes agglomérations et maires de grandes villes est tout à fait essentielle car elle participe, d’une part de la bonne compréhension de la laïcité, d’autre part de sa bonne application partout sur le territoire. On ne peut donc qu’appeler les présidents et maires à aller encore plus loin dans leurs actions pour former les personnels et les élus. D’ailleurs, plusieurs plans de formation peuvent leur être proposés, en particulier, le plan co-conçu par l’Observatoire de la laïcité « Valeurs de la République et Laïcité » et les Mooc « Laïcité, paroles des territoires ». Mais aussi pour informer le grand public, pour garantir la juste application de ce grand principe républicain, et bien sûr pour en assurer le plein respect.

La laïcité est au cœur de nos principes républicains. Comment la définiriez-vous et comment peut-on, en 2021, la faire respecter mais aussi la faire vivre avec son temps ?

La laïcité est le principe politique et juridique qui permet de décliner et de garantir, vis-à-vis des convictions, les valeurs républicaines que sont la liberté, l’égalité et la fraternité. En effet, la laïcité est la garantie de la liberté de conscience (liberté de croire, de ne pas ou plus croire, de changer de religion, d’exprimer une religion ou de la critiquer) et de l’égalité de tous, quelles que soient leurs convictions ou croyances, devant l’administration publique neutre et impartiale. C’est enfin, en ce qu’elle suppose le respect d’autrui et les mêmes droits et mêmes devoirs pour tous, la garantie de la citoyenneté commune qui concourt à l’idéal de fraternité.
La loi du 9 décembre 1905, qui définit pour l’essentiel le cadre laïque français, reste parfaitement adaptée à notre époque, même s’il est utile d’en préciser certaines dispositions techniques, comme l’a préconisé l’Observatoire de la laïcité concernant les associations cultuelles et comme cela devrait être repris dans le projet de loi pour le respect des principes de la République. Pour être efficace, il faut toujours respecter l’équilibre laïque, entre la garantie des libertés individuelles et la garantie du respect de l’ordre public. Chacun peut ainsi exprimer ses convictions ou croyances s’il ne les impose à personne et ne trouble pas la paix civile, ou ne met pas en cause la sécurité ou la santé de quiconque. Dans la pratique quotidienne de la laïcité, il ne faut jamais répondre à un intérêt particulier, mais toujours offrir une réponse d’intérêt général. Prenons l’exemple de la restauration scolaire : la meilleure des solutions est celle de l’offre de choix, entre des menus avec et sans viande. Car les raisons de manger l’un ou l’autre sont diverses et ne renvoient pas forcément à une croyance. Ainsi, personne n’est assigné à une conviction quelconque que l’on n’a pas à connaître. Il s’agit aussi de préserver le repas en commun aux mêmes tables, quel que soit le choix de menu de l’élève.
 

« Dans la pratique quotidienne de la laïcité, il ne faut jamais répondre à un intérêt particulier, mais toujours offrir une réponse d’intérêt général. » Nicolas Cadène

Vous avez été nommé Rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité en 2013. Quel bilan tirez-vous et quelles sont les priorités dans les années à venir de l‘Observatoire ?
 
Je suis très heureux de constater combien les « praticiens de la laïcité » (enseignants, mouvements d’éducation populaire, associations historiques de la laïcité, beaucoup d’élus, etc.) saluent les actions de l’Observatoire de la laïcité, commission transpartisane et interministérielle créée par Jacques Chirac, mise en place par François Hollande et reconduite par Emmanuel Macron. Avec très peu de moyens, celui-ci a permis la sensibilisation ou la formation de plus de 350 000 acteurs de terrain, a rédigé et diffusé une multitude de guides pratiques, de chartes de la laïcité (aujourd’hui reprises dans de nombreuses collectivités), de vidéos pédagogiques. L’Observatoire, c’est aussi bien sûr l’instauration de la Journée nationale de la laïcité, l’obligation pour tous les aumôniers et les imams détachés et autres ministres du culte étrangers d’être formés à la laïcité, le renforcement de certains contrôles comme ceux des écoles hors contrat ou de l’instruction à domicile (en cours), la mobilisation des procureurs de la République sur cette question via une récente circulaire, le soutien à l’instauration de l’enseignement moral et civique (EMC) à l’école, l’abrogation du délit de blasphème en Alsace-Moselle...
Ce qu’il manque aujourd’hui, c’est un réseau de correspondants laïcité partout sur le territoire que l’Observatoire puisse animer pour répondre à un maximum de personnes qui s’interrogerait sur la laïcité et sa bonne application, afin de ne laisser personne seule et d’éviter des conflits. C’est en cours de réflexion avec les ministères de la Fonction publique et de l’Intérieur. Enfin, il y a une question essentielle, qui demandera une considérable mobilisation de tous, c’est celle du renforcement de la mixité sociale. Car s’il y en a trop peu, les individus sont amenés à se constituer en communautés relativement homogènes, porteuses du risque d’une pression sociale, notamment religieuse, sur des habitants.
 

« Ce qu’il manque aujourd’hui, c’est un réseau de correspondants laïcité partout sur le territoire » Nicolas Cadène