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Michel Ruimy : "Le grand défi du gouvernement sera d’éviter une hausse des inégalités"

20/11/2020

Michel Ruimy, Economiste et professeur à Escp​-Europe et à Sciences Po, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans les relations entre l’État et les collectivités territoriales ?

L’histoire des relations entre l’État et les collectivités locales est celle d’une coopération qui n’a pas été toujours paisible. Et la crise sanitaire actuelle en est encore une illustration. L’épisode de la réquisition par l’Etat des masques chirurgicaux et FFP2 pour en équiper prioritairement les personnels les plus exposés par exemple, a laissé quelques cicatrices, même si le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a clos, sans tarder, la polémique naissante sur la « guerre des masques ».
Pour s’approvisionner en masques, les exécutifs locaux ont, dans un premier temps, passé des commandes à l’étranger puis, dans un second, réactivé des filières locales de production. Ces résolutions ont été, pour certains, essentiellement prises pour pallier les lourdeurs administratives et la perte de temps face à l’urgence autrement dit, les carences et l’impuissance de l’État. Mais ces initiatives ont davantage créé de la confusion, de la défiance voire soulever des interrogations car le nœud du problème réside dans la complémentarité. Si la pandémie a conduit l’Etat et les collectivités à « se solidariser », la question du « Qui fait quoi ? » est loin d’être résolue. Et, avec la création des grandes régions en 2015, le problème s’est même aggravé.
L’enjeu n’est pas le transfert de nouveaux pouvoirs aux collectivités locales mais de clarifier la répartition des compétences entre elles et l’État. La volonté affichée par l’exécutif de s’appuyer sur les élus locaux n’entraîne pas nécessairement une adhésion immédiate, certains y voyant une nouvelle occasion, pour l’Etat, de se défausser de ses responsabilités, de ne plus être garant de l’égalité républicaine d’autant plus que les régions se sont affirmées comme la maille essentielle en complémentarité du rôle de l’Etat, notamment dans un rôle-phare de soutien économique aux entreprises.
Pour un peu, on en viendrait presque à dire que la crise a du bon. Depuis le déclenchement de l’épidémie de Covid-19, les élus locaux sont (re)devenus des acteurs de premier plan. D’abord, pour pallier les carences nationales en matière de protections sanitaires, mais aussi pour intervenir, en urgence, dans tous les domaines de leurs compétences. Et, dans cette crise majeure, chacun, Etat et collectivités, de constater l’importance d’une étroite collaboration.
Ainsi, cette crise aura, dans les faits, largement contribué à réexaminer les modes de fonctionnement entre l’Etat et les collectivités. La gestion dans l’urgence de la crise sanitaire et celle du déconfinement ont obligé à repenser le modèle de « décentralisation à la française » et il n’a pas été facile de trouver, entre l’État et les pouvoirs locaux, le bon dosage entre concurrence et complémentarité. Outre l’inadaptation de l’Etat jacobin, elle révèle l’absolue nécessité de retrouver une intelligence territoriale.
 

"L’enjeu n’est pas le transfert de nouveaux pouvoirs aux collectivités locales mais de clarifier la répartition des compétences entre elles et l’État." Michel Ruimy

La crise sanitaire a entraîné de graves conséquences aussi bien économiques, sanitaires et sociales… Comme voyez-vous les choses pour « reconstruire » le pays ?

Nous sommes aujourd’hui dans un scénario sanitaire différent à celui espéré, avec une nouvelle progression de la circulation virale. Par ailleurs, le plan de relance économique privilégie les secteurs structurants et porteurs d’emplois, tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre et en renforçant la cohésion sociale et territoriale.
Même si les prévisions de la Banque de France pour les 18 prochains mois laissent apparaître une situation économique moins moribonde qu’attendue, il n’en demeure pas moins qu’en raison de l’arrêt de l’économie mondiale, notre pays va connaître de multiples faillites et plans sociaux. En ce domaine, si la loi leur donne voix au chapitre, la marge de manœuvre des autorités reste très étroite, souvent cantonnée à un rôle de négociateur-facilitateur, certes très écouté, mais dont l’intervention n’est pas magique… sauf à sortir le chéquier. Le pic de destruction d’emplois est attendu au 1er semestre 2021. Dans un contexte de fortes incertitudes, la reprise de la consommation des ménages sera décisive. Un surcroît de confiance serait le meilleur accélérateur de la relance.
Avec son plan de relance, le gouvernement espère entrer dans une nouvelle phase. Il y a le temps de la protection avec le confinement et il doit, à la fois, protéger chacun et faire que l’économie fonctionne de la manière la plus performante possible. Comme pour l’ensemble des pays en temps de crise, le grand défi auquel il devra faire face dans les prochains mois sera d’éviter une hausse des inégalités. C’est pourquoi la relance doit être solidaire c’est-à-dire qu’elle doit bénéficier à tous, ce qui implique une solidarité intergénérationnelle, entre les territoires, et entre les entreprises quelles que soient leurs tailles. Dans cette perspective, le plan prévoit un accompagnement spécifique des collectivités territoriales, qui bénéficieront d’une d’aide pour le financement de leurs investissements et de leurs projets structurants.
 

"Dans un contexte de fortes incertitudes, la reprise de la consommation des ménages sera décisive." Michel Ruimy

Quel rôle les territoires urbains, notamment les grandes villes, peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?

Au plan de la démographie urbaine, le confinement semble laisser des traces sur le mode de vie des Français. Du fait de l’essor du télétravail, un quart des actifs de grandes villes souhaiteraient déménager, un taux qui atteint près de 40% chez les jeunes actifs de moins de 35 ans. En extrapolant ces résultats à l’ensemble de la population, environ 400 000 personnes pourraient ainsi déménager ! La crise va-t-elle enclencher un exode à l’envers, des métropoles vers les villes moyennes ? Ces chiffres sont-ils annonciateurs d’une nouvelle tendance en matière de dynamique démographique territoriale, d’une autre vision de l’aménagement du territoire ?
Pour certains, les villes moyennes, longtemps négligées par les politiques publiques, tiendraient leur revanche sur la « métropolisation » de la vie économique. Il faut toutefois savoir raison garder. Si ces villes ont de sérieux atouts (proximité avec la nature, desserte relativement satisfaisante en transports routier ou ferroviaire, offre culturelle ou universitaire…), elles conservent, malgré tout, des « fragilités » (coût de la vie jugé élevé, offre de commerces trop limitée, marché de l’emploi peu dynamique…) qui risquent de les pénaliser d’autant plus que cette tendance doit être confirmée par la volonté des entreprises à s’inscrire dans cette nouvelle forme d’organisation du travail.
Concernant les métropoles et grandes agglomérations, elles ont pu, grâce à leur bonne santé financière, supporter, plus ou moins bien, le choc économique de la crise sanitaire. Cependant, du fait des incertitudes conjoncturelles et des pertes de ressources enregistrées en 2020, leur structure financière, qui est actuellement relativement satisfaisante (épargne nette positive, délai de désendettement inférieur à 12 ans…) risque de se dégrader même si la cible territoriale du plan de relance doit les rassurer et même s’il ne s’agit que d’une cible parmi d’autres.