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Manuel Valls : « Pour sortir de la crise de confiance, il faut une nouvelle coalition républicaine »

06/07/2021

​Manuel Valls, Premier ministre entre 2014 et 2016, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Avec votre gouvernement, vous avez porté la loi « Nouvelle organisation territoriale de la République », affirmant le rôle des territoires urbains dans un grand nombre de domaines de compétences et vous avez signé le Pacte « Etat-métropoles » en juillet 2016. Aujourd’hui, estimez-vous qu’un nouvel acte de décentralisation s’impose ?

Manuel VALLS : Je veux être sincère. En 2012, la gauche avait tous les leviers du pouvoir : présidence de la République, gouvernement, majorité à l’Assemblée nationale et pour la première fois de l’Histoire, elle avait conquis le Sénat en septembre 2011. Elle dominait presque toutes les régions, deux tiers des départements et les grandes villes. Pourtant, elle n’avait pas un projet abouti, notamment pour relancer le pays à travers une véritable dynamique entre l’Etat et les collectivités. Nous tâtonnions, pris dans nos contradictions entre régionalistes, départementalistes, métropolitains. Nous aurions pu mettre en œuvre une nouvelle étape de la décentralisation, claire, assumée, avec des compétences et des ressources financières plus lisibles. Bref, une vision cohérente au service des territoires et pour mieux lutter contre le chômage. Nous avons perdu du temps. C’est sans doute pour cela que j’ai lancé en 2014, à la surprise de tous, le chantier de la fusion des régions, réalisé dans un temps record.
Tout n’a pas été, fort heureusement, négatif. Je veux retenir la réussite de la montée en puissance de l’intercommunalité, du fait métropolitain à travers le pacte que vous évoquez entre l’Etat et les métropoles, la création du Grand Lyon et de la Métropole Aix-Marseille-Provence, la Collectivité unique de la Corse, le soutien aux territoires ruraux, la fin du cumul des mandats à la française, le nouveau mode de scrutin pour les départements, les nouvelles grandes régions...Ce n’est pas rien!
Les gouvernements d’Emmanuel Macron ont poursuivi et approfondi ce travail. Je pense à la suppression de la taxe d’habitation ou à l’augmentation sensible du nombre d’apprentis. Le texte de loi dit « 4D » a été adopté dernièrement en Conseil des ministres. Je ne suis pas opposé à une remise à plat de notre millefeuille territorial ou à un nouvel acte de décentralisation, à condition qu’il repose sur un large consensus. Il y a effectivement un préalable pour lancer un tel chantier : la confiance avec les élus qui sont en première ligne. Ils sont les sentinelles de la République, tout comme ces corps intermédiaires, trop souvent oubliés au cours de ce quinquennat. Efficacité, simplicité et proximité sont attendues par les élus et nos concitoyens tout comme la bonne gestion des deniers publics. Le rôle de l’Etat et des collectivités doit être plus lisible. Le couple préfet-maire est essentiel, de nouvelles compétences ou ressources financières peuvent être dévolues mais sans briser l’unité du pays. Je suis prudent pour ne pas dire sceptique sur le principe de différenciation territoriale. Mais ouvrons la discussion ! L’idée d’une République des territoires portée par Xavier Bertrand doit susciter un débat fructueux à l’occasion de la prochaine élection présidentielle.


« Je ne suis pas opposé à une remise à plat de notre millefeuille territorial ou à un nouvel acte de décentralisation, à condition qu’il repose sur un large consensus. » Manuel Valls

Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?

M.V : Majeur ! Dans ces espaces s’élaborent des politiques publiques puissantes : transports, urbanisme, habitat, éducation, formation, culture... L’écologie et la lutte contre le réchauffement climatique s’y déploient au quotidien. D’une certaine manière, la planification urbaine a retrouvé ses lettres de noblesse. On réfléchit partout à la ville de demain en tirant également les leçons de la crise sanitaire. Les fonds européens Next Generation doivent être gérés au plus près du terrain pour soutenir la compétitivité du tissu économique, réussir la transition écologique et la digitalisation des territoires comme des entreprises. Mais le vrai sujet est bien celui de la solidarité entre citoyens et donc des territoires. L’émergence d'une « France périphérique » a été démontrée par exemple par les travaux de Christophe Guilluy. Elle s’étend des marges périurbaines les plus fragiles des grandes villes aux espaces ruraux, en passant par les petites et moyennes villes. Trois quarts des nouvelles classes populaires vivent maintenant dans cette « France périphérique », à l'écart des grandes villes mondialisées. La précarité des retraités, anciens ouvriers, employés ou petits commerçants, est un fait inquiétant. Les politiques d’aménagement du territoire, de peuplement, de transports ou de réseaux basées sur une fiscalité solidaire doivent répondre à ces fractures territoires ou sociales, exacerbées par le mouvement des « Gilets Jaunes ». L’idée par exemple du revenu minimum garanti, de base ou décent, expérimenté dans plusieurs territoires, étendu aux 18-25 ans, me semble plus que jamais urgent.
 

« La planification urbaine a retrouvé ses lettres de noblesse. On réfléchit partout à la ville de demain en tirant également les leçons de la crise sanitaire. » Manuel Valls

La société est fragmentée et les valeurs républicaines sont mises à rude épreuve depuis plusieurs années. Comment « refaire société » ?

M.V : Sans doute pas en détricotant ce que nous sommes. Par exemple, la mise en cause du Corps des préfets, alors que c’est l’Etat qui a construit notre Nation, ou la proposition d’un enseignement immersif en langue régionale, alors que la seule langue de la République est le français, m’inquiètent. Heureusement le Conseil Constitutionnel veille! D’où ce sentiment de délitement, de morcellement, d’archipelisation.
Pour sortir de la crise de confiance dans laquelle se trouve le pays, qui pousse de plus en plus d’électeurs à se tourner vers Marine Le Pen, il faut une nouvelle coalition républicaine, basée sur des convictions fortes, avec des personnes issues de tous les partis qui se retrouvent sur des valeurs claires. L’autorité, le patriotisme, la laïcité, la justice sociale doivent être défendus avec force. Il nous faudra investir massivement dans les sciences, la recherche, l’innovation, l’université, acquérir de nouveau notre autonomie stratégique dans de nombreux secteurs industriels. Je prône donc une remobilisation républicaine.
Les sondages favorables au RN sont parlants : il est clair que les Français n’en peuvent plus de l’ambiance qui règne en France, des violences dans les quartiers, contre les forces de l’ordre ou les pompiers, de l’affaissement du langage, de la remise en cause de notre Histoire par le wokisme, de l’islamogauchisme, du déclassement social que vivent beaucoup d’entre eux …
Pour dire les choses encore plus clairement : la destruction systématique de la gauche gouvernementale, et maintenant de la droite gouvernementale est dangereuse pour la démocratie. Il ne peut pas y avoir un parti unique, LREM, aujourd’hui sans racines ni convictions profondes, face à l’extrême droite. Sinon, Marine Le Pen gagnera. Les électeurs fatigués de tout ce cirque vont se dire : « Le Pen n’est pas antisémite, elle a modéré son discours sur l’Europe, on ne l’a jamais essayée, et puis ça ne pourra pas être pire… » Voilà ce qui se passera ! Il y a même des gens à gauche ou à droite qui joueront la carte Le Pen en espérant gagner le coup d’après. C’est pourquoi il ne faut pas se résoudre à laisser l’échiquier politique orphelin d’une offre républicaine crédible. Je ne désespère pas que les bonnes volontés de tous bords se parlent, et travaillent ensemble pour la France et l’intérêt général. Il faut sortir de ce scénario mortifère dans lequel le pays à tout à perdre. Il faut éviter qu’il ne sombre dans le lepenisme.
 

« L’autorité, le patriotisme, la laïcité, la justice sociale doivent être défendus avec force. » Manuel Valls

Crédit photo : AdobeStock