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Solidarités
Education, jeunesse et petite enfance

Lutte contre la précarité des jeunes : France urbaine appelle l’Etat à faire confiance aux territoires

14/09/2021

Retour sur l’atelier « Les solidarités, au cœur de l’ambition des territoires urbains », organisé lors des Journées nationales de France urbaine, le 9 septembre dernier.

De longs mois de crise sanitaire, durant lesquels les collectivités territoriales et leurs administrations ont été en première ligne, et un contexte d'urgence climatique ont conduit des métropoles, agglomérations et grandes villes à une prise de conscience particulièrement aiguë de la responsabilité des territoires urbains. "Les territoires urbains ne sont pas qu'un réservoir de richesse" a rappelé ainsi Mathieu Klein, maire de Nancy, président de la Métropole du Grand Nancy et co-président de la commission « Solidarités, lutte contre les inégalités et la pauvreté » de France urbaine. Réservoirs d'inégalités, espaces de ruptures et de fragmentation, principaux émetteurs de gaz à effets de serre, les territoires urbains, réunis aux Journées nationales de France urbaine les 9 et 10 septembre 2021, ont posé le problème de manière à « faire de ces fragilités non plus le problème mais la solution », selon les termes de la présidente de l’association, Johanna Rolland.

Une logique basée sur la confiance dans les territoires 

Cet atelier a mis en lumière de nombreuses initiatives mais également des intentions fortes traduisant la philosophie qui irrigue le plaidoyer en vue d'interpeller les candidats à l’élection présidentielle : des territoires matures en capacité de bâtir, proposer, expérimenter, diffuser, susceptibles de faire levier pour transformer le territoire. Ces intentions et ces intuitions ne peuvent être suivies d'effet qu'à la condition que les territoires soient mis en situation de construire leurs propres solutions, au plus près des besoins de leurs populations, aussi bien en mobilisant les outils existants qu'en proposant des dispositifs ad hoc.

Mathieu Klein a souligné dès son introduction le risque de démarches trop verticales insuffisamment articulées avec les territoires et le risque associé d'appréhender les contextes sociaux, territoriaux de manière trop étroite. L'approche par les transferts de compétence opposant les niveaux de collectivité les uns aux autres apparaît également largement illusoire, aucune réussite n'est possible si "l'un a le sentiment de se faire flouer par l'autre". "Si on travaille dos à dos avec le conseil départemental et le conseil régional on n'y arrivera jamais." Mathieu Klein a appelé ainsi à une "répartition des projets, pas forcément des compétences réglementaires" et invite à un nouveau rapport entre les collectivités et l'Etat, ce dernier garantissant une autonomie plus forte des collectivités et assumant la diversité des approches locales, "une logique qui doit reposer sur la confiance dans les territoires".

Cette approche fédérative a également été prônée par Florence Thibaudeau-Rainot, adjointe au maire du Havre et co-présidente de la commission. Elle a ainsi souligné les leçons tirées de la crise, qui a démontré la capacité des acteurs locaux à travailler en bonne intelligence, entre eux et aux côtés des partenaires et de l'Etat. Nathan Souriceau, élu à Grand Besançon Métropole, a souligné ainsi le rôle de mise en cohérence de la collectivité publique et l'importance d'une réelle mise en œuvre des dispositifs au plus près des personnes. Jocelyn Leclerc, directeur d'Unis-cité, association en charge d'accompagner les jeunes en service civique, a pour sa part invité les territoires urbains aujourd'hui peu investis sur le dispositif à mobiliser le dispositif aux effets particulièrement positifs aussi bien pour les jeunes - 83% des jeunes en emploi ou formation 6 mois après un service civique - que pour les personnes bénéficiant directement de la présence d'un service civique mais au-delà pour la société dans son ensemble : "ce n'est ni un emploi, ni un stage, c'est un engagement".

Antoine Hoareau, vice-président en charge des solidarités de Dijon Métropole, adjoint au maire de Dijon a pointé, quant à lui, un non-recours massif de la part de la population aux aides auxquelles elle a pourtant pleinement droit. L'élu s'est interrogé sur la proportion considérable de personnes vivant en-deçà du seuil de pauvreté et sur de nouvelles utopies à proposer afin de donner un nouvel horizon aux politiques publiques : après un territoire sans chômage de longue durée, pourquoi pas un territoire sans pauvreté ?

« Nous sommes prêts à expérimenter dès maintenant »

« La suppression du chômage de longue durée est possible » a avancé Laurent Grandguillaume, président de l'association Territoire Zéro Chômeur de longue durée. Portant sur dix territoires d'expérimentation urbains, péri-urbains et ruraux, le dispositif est actuellement en voie d'extension : au moins 100 territoires candidats complémentaires pour l'année qui vient, et la préparation d'une troisième étape, celle de la massification du dispositif à horizon quatre ans. Ce dispositif ambitieux exige de bâtir une gouvernance territoriale adaptée et de fédérer les initiatives existantes sans les opposer : acteurs privés, acteurs publics et personnes privées d'emploi, acteurs associatifs et partenaires sociaux, entreprises à but d'emploi et chantiers d'insertion, recherche et action publique. S'appuyer sur un dispositif d'évaluation rigoureux, mobiliser un dispositif d'appui par les pairs permettant aux collectivités candidates d'intégrer la démarche en amont et d'être ainsi portées par l'expérience des plus avancées, les ingrédients d'une initiative réussie sont rappelés. Il s'agit pour Laurent Grandguillaume de "faire grandir les projets grâce à ceux qui font", de ne pas travailler avec "des bénéficiaires", concept issu d'une vision passive de la mise en œuvre des politiques sociales, mais d'abord et avant tout "des acteurs" d'un projet construit par consensus local. 

La maturité des grandes villes, agglomérations et métropoles dans le portage de nouveaux dispositifs adaptés au territoire et susceptibles d'inspirer des démarches plus globales a été rappelée par Mathieu Klein. « On est une démocratie adulte et nous sommes capables pour peu que le gouvernement nous donne l'autonomie l'organisation ». Une logique coopérative et de complémentarité est ainsi défendue dans le cadre du projet d'expérimentation en vue de lutter contre la pauvreté des jeunes porté par France urbaine. 

Revenu de solidarité jeunesse : Le Grand Lyon détaille son projet

Bruno Bernard, président de la Métropole du Grand Lyon, a rappelé quant à lui les contours du revenu de solidarité jeunesse lancé sur son territoire. Forte de l'étendue de ses compétences sociales et de la mise en lien des politiques de développement économique et d'insertion, la Métropole fait le choix en 2021 de mettre en œuvre un nouveau dispositif à destination des 18-24 ans. Le dispositif vise les personnes sans ressources en situation régulière, présents depuis au moins six mois sur le territoire. Le versement à hauteur de moins de 400 € par mois est faible et veille à ne pas générer de concurrence avec les dispositifs existants. Il s'agit ainsi de permettre « le petit coup de main pour éviter de sombrer dans la précarité » et de toucher avec l'appui des missions locales, un public qu'on a du mal à toucher. La mise en place d'une telle mesure est assise sur un diagnostic de la situation des jeunes sur le territoire et part du constat de carences dans les aides existantes pourtant nombreuses : tarification solidaire sur les mobilités, déploiement des contrats jeunes majeurs, déploiement de la garantie jeune, fonds d'urgence, mise en œuvre de la garantie jeunes qui présente un taux de réussite particulièrement satisfaisant. 

Le taux de pauvreté de la jeunesse sur le territoire présente un niveau particulièrement élevé, s'établissant à 23 % en moyenne pour les moins de trente ans et s'élevant à des niveaux bien plus important dans les quartiers les plus populaires. Certains jeunes ne s'inscrivent pas à ce jour dans les dispositifs existants. Plus de 1 000 jeunes sont sans domicile du fait de freins dans l'accès aux droits : frein alimentaire, problèmes de santé aussi bien physique, que psychologique. Au vu de ces constats, un important travail partenarial a été engagé avec l'ensemble des acteurs de l'insertion en vue de proposer une trajectoire adaptée à ces populations. Il faut parfois quelques mois pour permettre à une personne de s'intégrer aux dispositifs existants. Bruno Bernard a souligné l'importance de sortir de l'opposition entre assistanat et emploi qui ne résiste pas à une analyse fine de terrain et relève davantage de la caricature. La mise en œuvre d'un objectif d'insertion et le fait de « permettre de sortir la tête de l'eau et de mieux accompagner » relèvent d'une même démarche et la conjugaison des dispositifs s'inscrit pleinement dans la logique de parcours qui imprègne les politiques sociales depuis de nombreuses années en vue de permettre leur pleine efficacité. Le dispositif est évalué à dix millions d'euros en année pleine dont deux millions d'euros sur l'accompagnement et sera reconduit en 2022. La méthode d'évaluation est en cours de construction en lien avec France Stratégie. Il s'agit de déterminer ce que devient la personne émargeant au dispositif : accès à l'emploi, intégration d'un autre dispositif etc.

« Une très belle culture est en train d'émerger »

Olivier Noblecourt, engagé depuis de nombreuses années dans l’investissement pour l’environnement et l’inclusion sociale, a mis l’accent, en conclusion de l’atelier, un nouvel état d'esprit dans la conduite des politiques sociales sur le territoire et leur appropriation par les métropoles et intercommunalités, « parce qu'il y a une légitimité à intervenir sur le sujet, parce qu'il y a des complémentarités qui s'organisent qui dépassent les débats de compétences au profit de logiques de projet, on doit avoir des politiques publiques apprenantes. Avec l'expérimentation France urbaine, on a un cadre qui permet à des collectivités de dialoguer entre elles, permettant de choisir les publics, les modalités d'accompagnement, de suivi… » 

La thématique sociale et les enjeux de cohésion ont plané sur les Journées nationales de France urbaine. La bonne complémentarité entre les politiques de transition écologique et les politiques d'insertion fut régulièrement pointée par les intervenants à l'occasion de la plénière comme un enjeu majeur. Le sentiment d'urgence, de responsabilité et la conscience d'un indispensable changement de paradigme dans les relations entre Etat et collectivités au profit d'une coopération plus souple et réactive sont également manifestes. La présentation de dispositifs d'expérimentation ambitieux et rigoureux traduit en effet une nouvelle approche, une absence de censure dans les objectifs et les moyens au profit d'une vision centrée sur les ressources, les possibles et une vision partagée, transpartisane de ce que peut être et doit être une collectivité dans un contexte de crise sociale et d'inégalités croissantes.