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3 questions à...
Solidarités

Luc Broussy : « La question du vieillissement doit être au cœur de l’action publique territoriale »

15/06/2021

Luc Broussy, auteur du récent rapport « Nous vieillirons ensemble… », a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : La question du vieillissement devient absolument centrale, notamment dans nos villes. Quelles projections démographiques chiffrées faites-vous ?
 
Luc BROUSSY : Dans mon Rapport « Nous vieillirons ensemble… », j’insiste surtout sur les deux vagues successives qu’il faut bien distinguer si on veut comprendre quelque chose au vieillissement et à ses conséquences en termes de politiques publiques. De 2020 à 2030, le nombre de personnes âgées de 85 ans et plus va stagner en France. En revanche, il va exploser à partir de 2030. Après une étape de plaine, la France connaîtra donc son « Alpe d’Huez démographique » à partir de 2030. Quant à la décennie qui s’ouvre, 2020-2030, elle sera marquée par un tout autre phénomène : celle de la progression incroyable des 75-84 ans dont le nombre va évoluer de + 47% en 10 ans passant de 4 à 6 millions. Autant le défi de la dépendance se posera avec acuité aux pouvoirs publics nationaux à partir de 2030, autant le défi posé aux Maires et présidents de métropoles ou d’agglomérations est immédiat : comment gérer dans nos villes l’explosion des 75-84 ans qui représentent les personnes âgées qui, pour être valides, n’en sont pas moins fragiles ?
 

« La France connaîtra son « Alpe d’Huez démographique » à partir de 2030 » Luc Broussy

A partir de ces constats, quelles sont les principales propositions de votre rapport ?
 
L.B : Mes propositions s’articulent autour de l’adaptation des logements, des villes et des mobilités. En matière de logement, il nous faut simplifier et massifier les aides qui permettent aux 75% de seniors qui sont propriétaires de leur logement de bénéficier d’un soutien financier et/ou logistique. On ne peut plus accepter ce chiffre qui fait froid dans le dos : près de 10 000 personnes âgées décèdent chaque année d’une chute domestique.
Mais il faut aussi reconsidérer la notion de « chez soi ». Certes les français veulent vieillir chez eux mais c’est la notion même de « chez soi » qui va évoluer. La génération qui arrive, celle qui aura 85 ans en 2030, avait 23 ans en mai 68 : avide de liberté et d’autonomie, plus prompt au plaisir de l’usage qu’au confort de la propriété, elle aura à cœur de choisir son domicile parmi une palette de solutions : appartement en cœur de ville quand on habitait un pavillon en périurbain, résidences services séniors, résidences autonomie ou résidences intergénérationnelles, habitat inclusif etc…
Un logement adapté ne suffit pas : encore faut-il que la ville soit bienveillante. Et là le rôle des maires est crucial. Voiries, trottoirs, passages piétons, bancs publics, mobilier urbain… Tout doit être jugé à l’aune de l’usage qu’en font les personnes âgées fragiles. Avec mon ami Jérôme Guedj, nous avons lancé l’opération « Agenda 21 de la longévité ». Nous proposons à des maires de « scanner » en trois mois les objectifs que tout maire doit se fixer pour que sa ville ne conduise pas les plus âgés à être au fond « assignés à résidence ». Il faudra aussi, et mon Rapport le propose, que le Label Ville, amie des aînés devienne un Graal à atteindre pour tous les maires.
Mais j’ai également proposé de « dé-médicosocialiser » la question de la vieillisse qui ne doit pas être gérée sous son seul prisme sanitaire et médico-social. Par exemple, je crois essentiel que les programmes de l’ANCT, « Action Cœur de Ville » et « Petites Villes de Demain » puissent désormais comporter une « brique » vieillissement. Ces programmes peuvent être un véhicule idéal pour reconfigurer les centres-villes à l’aune du vieillissement de la population.
Enfin, je formule également quelques propositions sur les questions de mobilité. Pas d’autonomie en effet, si les personnes âgées fragiles ne peuvent pas se déplacer librement. Or, on assiste, je le crois, à un véritable divorce entre les personnes âgées et les transports en commun. Rien n’est, dans les bus, dans les trains, dans les aéroports, dans nos rues, pour faciliter et sécuriser les personnes âgées fragiles. Je vous parle de la conduite des chauffeurs de bus comme de la signalétique ou la billettique. Dès lors la personne âgée se déplace essentiellement à pied, et ce, dans un rayon d’action d’environ 300 à 400 mètres. Or, un piéton qui décède chaque année est âgé de 65 ans et plus. Vieux et piéton, c’est la double peine.
 

« Un logement adapté ne suffit pas : encore faut-il que la ville soit bienveillante. » Luc Broussy

Les élus des grandes villes, agglomérations et métropoles travaillent sur cette question depuis de nombreuses années. Comment jugez-vous leurs actions et quelles sont les marges de progression ?
 
L.B : Il est clair que j’ai été frappé de la prise de conscience bien plus forte des élus aujourd’hui par rapport à mon précédent rapport de 2013. Les maires, notamment ceux issus de la nouvelle génération des quadras et des quinquas, ou ceux nouvellement élus en juin 2020, sont souvent bien plus branchés sur ces questions que les plus anciens. Ils ont notamment hissé la révolution de la longévité au même niveau que le défi numérique ou la transition écologique.
Mais il faut maintenant avoir cette lecture très transversale de ce sujet. Le vieillissement démographique n’est pas seulement l’affaire du CCAS ou du maire-adjoint aux personnes âgées. Il doit être au cœur de l’action publique territoriale et au croisement de toute une série de thématiques : logement, lien social, espace urbain, santé, prévention, sports, culture, mobilités…
Ce défi est aussi désormais pleinement de la compétence des maires et des EPCI. Parce que définir des « zones favorables au vieillissement », autoriser des résidences seniors, organiser des mobilités accessibles, penser le mobilier urbain pour l’usage des fragiles ou lutter contre l’isolement social sont autant de tâches qui relèvent bien plus des maires et des métropoles que des conseils départementaux ou de l’Etat.
 

« Il faut maintenant avoir une lecture très transversale du vieillissement » Luc Broussy