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3 questions à...
Solidarités
Economie des territoires

Laurent Berger : «Le politique doit reprendre le pouvoir sur l’économique »

02/10/2020

Laurent Berger, Secrétaire général de la CFDT, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

La pandémie de Covid-19 a sévèrement touché notre pays, comme l’ensemble des pays du monde. A crise inédite, organisation inédite mais c’est aussi un saut dans l’inconnu, qui a bousculé notre manière de vivre et notre façon de faire de la politique. Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans les relations entre l’Etat et les collectivités ?
 
Il y a d’abord eu un effet de sidération en mars dernier, lors de l’annonce du confinement. L’Etat a pris et s’est assuré de l’application des mesures nationales d’urgence. Mais la crise a révélé une chose : face aux incertitudes qu’elle génère, il n’est plus possible de décider à outrance de manière verticale. Je l’explique d’ailleurs dans mon livre « Sortir de la crise, agir vite, penser loin » paru il y a peu et dans lequel, je consacre un chapitre entier au rôle joué par les collectivités locales.
Je pense que demain, c’est dans les territoires que les politiques les plus adaptées s’inventeront pour mettre en musique le changement de paradigme économique, écologique et social que nous appelons de nos vœux. Si on regarde ce qui se passe, le rôle des collectivités pendant la crise, mais de manière générale, est central. Sur un certain nombre de sujets, l’Etat doit donner un cadre, les collectivités font le reste. Sur la lutte contre la paupérisation de la société, il y a une articulation nouvelle à trouver entre l’Etat et les collectivités locales, avec une capacité d’expérimentation et d’initiative locale à renforcer. C’est dans les territoires que l’on retrouve les acteurs, les PME, les travailleurs indépendants. C’est donc bien à cette échelle que les dispositifs doivent se mettre en place, près du terrain, pour accompagner les demandeurs d’emploi ou organiser le parcours professionnel des jeunes. Il faut vraiment réinterroger le rôle des acteurs, la définition et l’exécution des politiques publiques. Il suffit d’être citoyen pour s’en rendre compte.
Selon les territoires, la crise n’a pas été vécue de la même manière. Notre pays continuera à être gouverné par des politiques nationales mais il doit laisser plus de liberté aux collectivités locales. Avec cette crise, l’Etat a compris qu’il n’avait plus le bras armé pour tout gérer. Prenons l’exemple des plateformes pour les salariés les plus impactés par la perte d’emploi : les collectivités sont à la manœuvre.
Evitons ce « jeu de bonneteau » où l’Etat décentralise les compétences sans les moyens qui vont avec. Cela n’a pas de sens. Sur les circuits courts, le développement de la ressourcerie, l’accompagnement des personnes les plus exclues de la société vers une aide matérielle ou sociale, l’Etat ne peut pas tout faire. En ce moment, il y a 3 semaines d’attente dans les missions locales. Tout doit être adapté au local. Je sens que le gouvernement de Jean Castex en ait convaincu mais les moyens, l’ingénierie et la confiance ne suivent pas ! Le macro-politique n’est pas adapté pour traiter les défis auxquels nous sommes confrontés.
 

"Avec cette crise, l’Etat a compris qu’il n’avait plus le bras armé pour tout gérer." Laurent Berger

La crise sanitaire a entraîné de graves conséquences aussi bien économiques, sanitaires et sociales… Comme voyez-vous les choses pour « reconstruire » le pays ?
 
La fatigue psychologique est une conséquence majeure selon moi. La période que nous vivons est très compliquée car les incertitudes sont profondes, notamment sur le plan professionnel. Paradoxalement, elle génère en même temps une envie de faire autrement. On aura à gérer ce paradoxe et cette ambiance particulière dans la société pendant longtemps.
Pour moi, il faut investir massivement dans le soutien à l’économie, la rénovation thermique des logements, le soutien aux ménages, volet d’ailleurs absent dans le plan de relance. Il faut aussi renforcer la dynamique territoriale dans le domaine de l’emploi, par le reclassement, la formation, le transfert de compétences.
Il faut agir vite mais se demander où l’on va à  moyen et long terme, réflexion en partie prise en compte par le plan de relance. C’est le cas sur le fret ferroviaire, les mobilités douces, la rénovation énergétique des logements mais le plan n’interroge pas le modèle de société dans lequel nous vivons. De ce fait, la CFDT demande la tenue d’une grande Conférence économique, sociale et écologique, pour se poser la bonne question : quel modèle de société veut-on demain ? Il faut que l’on soit capable de se fixer de vrais indicateurs, sujet très important pour les collectivités locales, tout comme le rapport à l’humain qui est plus prégnant au niveau local qu’au niveau national. Nous souhaitons l’organisation de cette conférence dans les territoires, qui permette de se fixer un objectif : voilà où et comment on va y arriver.
Il faut aussi de la régulation dans les entreprises : quand on alloue une aide à une entreprise et que celle-ci ne joue pas le jeu, elle doit la rembourser. La loi ne le prévoit pas aujourd’hui !  Les entreprises n’ont aucune contrepartie à donner avec le plan de relance, c’est un problème. Ces aides aux entreprises dans le plan de relance doivent également être soumises aux représentants des salariés, qui veilleront à la bonne utilisation par leurs entreprises. Le politique doit reprendre le pouvoir sur l’économique.
 

"La CFDT demande la tenue d’une grande Conférence économique, sociale et écologique, pour se poser la bonne question :
quel modèle de société veut-on demain ?" Laurent Berger

 

Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?

Ils ont un rôle majeur pour les aides publiques, en demandant à ce que cela passe par le dialogue social et en faisant en sorte qu’il n’y ait aucun oublié sur le bord de la route. Ils ont un rôle aussi important pour faire en sorte que l’emploi se maintienne, dans le transfert de compétences entre secteurs d’activité, pour que les choses se passent bien.
Les conséquences climatiques sont d’autant plus perceptibles à l’échelle des grands centres urbains : les métropoles et les grandes villes ont un rôle essentiel dans la mise en œuvre de politiques de transition écologique et de solidarités. Leur rôle est de plus en plus important. La puissance des métropoles est importante, tout comme leurs compétences. Cela doit leur permettre d’être des fers de lance écologiques et sociaux.
Je suis optimiste sur une chose : nous arrivons aujourd’hui collectivement à mettre en débat les bons sujets, en conjuguant écologie et justice sociale. Je suis frappé de voir que cela devient une évidence. Evitons les caricatures, soyons capables d’élever le débat. Je préfère l’argument au slogan. Le climat de défiance à l’égard de la parole publique est à un niveau très élevé. Nous vivons dans un monde incertain et menaçant. Soit on bricole à quelques-uns dans des bureaux pour faire naître une nouvelle vision, soit on considère que les citoyens, les travailleurs sont des êtres matures et sont capables de participer au débat, faire part de leurs idées et de leurs aspirations. Ne faisons pas par exemple des scrutins locaux des scrutins à enjeu national pour 2022.
Le dynamisme et l’inventivité existent, tout comme la capacité à agir. Par le « Pacte du pouvoir de vivre » que nous portons, la CFDT participera au débat, décentralisera ses actions pour donner sa vision du monde de demain.
 

"Les métropoles et les grandes agglomérations doivent être des fers de lance écologiques et sociaux." Laurent Berger