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Transition écologique
Solidarités

Jeanne Barseghian : "La pandémie a révélé la vulnérabilité de notre système"

09/10/2020

Jeanne Barseghian, élue Maire de Strasbourg, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

La pandémie de Covid-19 a sévèrement touché notre pays, comme l’ensemble des pays du monde. A crise inédite, organisation inédite mais c’est aussi un saut dans l’inconnu, qui a bousculé notre manière de vivre et notre façon de faire de la politique. Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans les relations entre l’Etat et les collectivités ?

La crise sanitaire a été brusque, violente et nous avons seulement, depuis peu, du recul pour analyser les choses de façon plus pragmatique. Le Grand-Est, dont Strasbourg, a été lourdement impacté par la pandémie. Ce phénomène a surpris tout le monde, à commencer par l’Etat. La pandémie a révélé d’une manière globale que notre système et nos organisations actuelles entre l’Etat et les collectivités locales n’étaient pas préparés à ce type de situation. Elle a révélé leurs vulnérabilités. Nous avons été confrontés à un manque d’anticipation, un manque de moyens humains et de matériel, notamment dans le secteur de la santé aussi bien public que privé. Nous avons manqué de tout à l’échelle des territoires et avons été pris de court sur les masques, le gel, la production de masques. Sur le terrain, les élus locaux ont mobilisé les entreprises et les associations de leur territoire pour pallier ces manques.
J’ai pris mes fonctions au début du mois de juillet, comme tous les maires et présidents d’EPCI élus lors du second tour des municipales, et nous nous sommes mis tout de suite au travail pour gérer la crise sanitaire, préparer la rentrée scolaire et toutes les échéances à venir, comme la reprise des sessions du Parlement européen, la foire européenne ou la préparation du marché de Noël. On a plutôt bien travaillé, en lien étroit avec la préfecture et l’Agence régionale de santé.
Ce dialogue fluide et régulier a malheureusement été perturbé par une communication très anxiogène de la part de l’Etat. Le décret annonçant la classification de notre territoire en « zone rouge » sans prendre en considération nos préconisations et nos connaissances de terrain et ce, trois jours avant la décision d’organiser des sessions au Parlement européen, est regrettable. L’autre point de crispation concerne le port du masque : j’avais demandé à la préfète qu’il y ait dans son nouvel arrêté des « aires de respiration » sans masque, telles que les forets urbaines ou les parcs. Cela n’a pas été accepté. Il est difficile de faire entendre la voix des territoires.
Je déplore ce double discours : d’un côté, le Gouvernement prône le couple maire-préfet et de l’autre, l’Etat décide seul, par des décrets parfois déconnectés de la réalité. Elus locaux, nous sommes pourtant les plus à mêmes de connaître les réalités du terrain. On vit actuellement un retour à la centralisation, notamment fiscale. Il faut être vigilant car ce n’est pas le cours de l’Histoire.
 

"Il est difficile de faire entendre la voix des territoires." Jeanne Barseghian

 
Le gouvernement a présenté son plan de relance de 100 milliards d’euros. Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?

Je constate que nos territoires, les grands centres urbains, sont en première ligne pour répondre aux enjeux majeurs de notre époque. Je porte un projet écologiste fort autour d’une transformation du territoire et de ses activités. Nos villes deviennent invivables. Si nous n’investissons pas massivement et rapidement dans une logique d’adaptation au changement climatique, dans des solutions alternatives et dans la transformation des activités, nous risquons de ne pas atteindre les objectifs de l’accord de Paris et de nos plans climat à l’échelle locale. Il faut proposer de vraies alternatives à la voiture et réduire la pollution de l’air. A Strasbourg, nous dépassons les seuils et nous sommes dans le viseur de l’Europe. On ne sait pas encore comment le Plan de relance viendra abonder nos budgets. On a besoin d’un soutien financier massif de l’Etat dans un grand nombre de politiques publiques : développement économique, mobilités, végétalisation... J’attends de voir sur le volet « transition écologique » du Plan de relance.
On est aussi en première ligne sur les besoins sociaux. Nos métropoles concentrent autant la richesse que la pauvreté, qu’elle soit sociale ou territoriale. Strasbourg n’y échappe pas. 25% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Sur des besoins basiques, on doit investir comme dans la rénovation énergétique des bâtiments ou les plans de renouvellement urbain. On doit rééquilibrer et investir. A ce jour, il n’y a pas d’information concrète ni lisible sur la manière dont on va pouvoir obtenir des financements, ni sur les délais ou les critères pour en bénéficier. Il faut engager dès maintenant les travaux ! C’est impératif car les besoins sont criants.


"Nos métropoles concentrent autant la richesse que la pauvreté, qu’elle soit sociale ou territoriale." Jeanne Barseghian

Vous venez d’être élue Maire de Strasbourg. Quelles sont les priorités de votre mandat ?

Répondre à l’urgence climatique est un projet commun que nous portons avec la présidente de la l’Eurométropole de Strasbourg Pia Imbs et la Maire de Schiltigheim, aussi deuxième vice-présidente de l’Eurométropole Danielle Dambach. Trois femmes qui représentent la diversité du territoire. L’adaptation au changement climatique est la priorité. Notre Plan climat devient la pierre angulaire de l’ensemble de nos politiques publiques, que ce soit dans l’aménagement du territoire, le logement, les transports ou l’économie. Les objectifs de 100% d’énergies renouvelables sur le territoire et la neutralité carbone d’ici à 2050 sont affichés. Nous lancerons également de nombreux travaux pour accélérer la végétalisation et la déminéralisation de la ville et des cours d’école.
Dans le domaine des mobilités, nous allons renforcer le réseau de transports en commun par la création de lignes de tramway, investir pour rester  la première ville cyclable de France et créer le RER métropolitain, qui est une réelle alternative de trajet domicile-travail pour désengorger l’autoroute. Nous souhaitons transformer le territoire en profondeur en luttant contre les inégalités et l’iniquité territoriale au sein de la ville et avec les communes avoisinantes mais aussi en renforçant les dispositifs de démocratie locale, de participation citoyenne, de co-construction. La culture du dialogue est au cœur de mon action soit sur des thèmes (santé, qualité de l’air, orientations budgétaires, 5G…) soit sur des projets d’aménagement urbain (places, quartiers…).
Enfin, je souhaite développer encore davantage la dimension européenne et transfrontalière qui est au cœur de notre ADN. Nous devons « européaniser » nos politiques publiques. Cette culture européenne est importante. Je souhaite que Strasbourg prenne toute sa place dans la réflexion sur l’avenir de l’Europe.


"La culture du dialogue est au cœur de mon action." Jeanne Barseghian