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Gérard Larcher : « Pour nous repenser, il faut nous appuyer sur les territoires »

02/06/2021

Gérard Larcher, président du Sénat, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans la relation entre l’Etat et les collectivités locales ?

Gérard LARCHER : Après la crise sanitaire de Covid-19, il faudra repenser notre organisation administrative. Je dis une chose : on ne pourra pas relancer le pays sans le concours des collectivités territoriales. Tout le monde, et les acteurs économiques au premier chef, est persuadé de la nécessaire primauté de l’échelon local pour toutes les compétences qui peuvent être exercées, en subsidiarité.
Depuis le début de la crise sanitaire, la réactivité des collectivités territoriales s’est souvent révélée supérieure à celle de l’Etat. Cela doit nous conduire à aller plus loin sur la question de la différenciation. Je pense que la crise va assez profondément transformer les modes de vie des Français : le rapport à la consommation, au travail, aux loisirs, aux déplacements, à la place de l’usage numérique… tout cela sera grandement revisité et cela concerne en premier lieu les collectivités territoriales. Ces dernières seront de fait de plus en plus interpellées sur ces sujets, mais aussi sur la santé ou l’emploi. Il faut maintenant libérer les capacités des collectivités territoriales. Je crois à un Etat central régalien fort mais sans un véritable acte de décentralisation, on ne redressera pas le pays. Pour nous repenser, il faut nous appuyer sur les territoires.
 

« On ne pourra pas relancer le pays sans le concours des collectivités territoriales » Gérard Larcher

France urbaine prône depuis plusieurs années le triptyque « autonomie, dialogue, responsabilité » pour les territoires. Quel doivent être les objectifs prioritaires du projet de loi « 4D » selon vous ?

G.L : En juin dernier, il y a près d’un an, le président de la République nous demandait, à Richard Ferrand, Patrick Bernasconi et moi-même, de lui soumettre nos propositions pour relancer le pays. On pensait alors que la crise sanitaire était bientôt derrière nous ! Après avoir consulté tous les présidents de groupe du Sénat, j’ai indiqué au Chef de l’Etat que la clé de la relance serait la décentralisation et la déconcentration, d’où nos 50 propositions pour le renforcement des libertés locales.  
Le projet de loi dit « 4D » a le mérite d’exister. Maintenant, il faut le nourrir. Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de ces 50 propositions ! Je crois profondément que le modèle de gouvernance verticale et cloisonné de l’action publique a montré ses limites. Au fond, les lois Defferre dans les années 1980 ont été un premier tournant. Sous Jacques Chirac, l’affirmation dans la Constitution que l’organisation de notre République est décentralisée l’a été tout autant. Maintenant, il faut une volonté de territorialiser l’action publique, qui est la condition nécessaire pour réduire nos fractures territoriales.
Avec l’Accord de méthode que France urbaine a signé avec le Premier ministre, il y a une reconnaissance marquée de la responsabilité des territoires urbains dans plusieurs domaines (développement économique, logement, transition écologique, mobilités…). Cet accord illustre la volonté des territoires urbains de réussir la relance tout en indiquant, à juste titre, que tout cela n’est possible que s’il y a une libre administration des collectivités et une véritable autonomie financière.
Je crois qu’il faut décentraliser de nouvelles compétences de proximité - sur la santé, la transition écologique, le médico-social ou l’habitat - vers les collectivités, qui sont plus souples et plus réactives que l’Etat. Et c’est en cela que le projet de loi « 4D » est, en l’état, un peu court.
Il faut aller le plus loin possible, dans le respect du droit constitutionnel, dans le droit à la différenciation et à l’expérimentation. Il faut donner aux intercommunalités la possibilité de choisir leurs compétences en fonction de la spécificité de leur territoire. Enfin, en matière de déconcentration, il faut « réarmer » l’Etat au niveau local et redonner au préfet l’autorité sur ses services.
Finalement, en écho avec votre triptyque, une organisation plus décentralisée, c’est plus d’autonomie et c’est donc plus de responsabilité. Le dialogue est quant à lui essentiel car il fait référence au dialogue entre les collectivités mais aussi à celui des collectivités avec les citoyens.  
 

« Le projet de loi dit « 4D » a le mérite d’exister. Maintenant, il faut l’enrichir. » Gérard Larcher

 
Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?

G.L : La crise va faire naître une nouvelle organisation des villes et une nouvelle approche des Français vis-à-vis de leur vie quotidienne. Les grandes villes et métropoles ont de nombreuses compétences qui leur permettent de répondre à ces enjeux. Je vis la métropolisation comme porteuse d’opportunité avec les territoires environnants dans l’organisation de relations avec les territoires péri-urbains et ruraux qui les entourent. Il faut renforcer la solidarité entre les territoires et c’est ce que vous portez à France urbaine, avec l’Alliance des territoires. En matière d’énergie, de culture, de mobilités ou de santé, de nombreuses coopérations interterritoriales existent sur le territoire national, à l’image de ce qui est fait autour de Brest, Toulouse ou Nantes. Plus que jamais, cette Alliance des territoires doit être une réponse offensive, un levier pour accompagner et transformer parfois certaines activités en difficulté. 
Les politiques d’aménagement du territoire doivent être non seulement déclinées mais aussi pensées par les territoires eux-mêmes. Il faut clarifier les dispositifs contractuels lancés au fil du temps par l’Etat. Tout cela est très descendant : programme Action cœur de ville, petites-villes de demain, territoires d’industrie, agenda rural… Les règles, les périmètres et les zonages ne correspondent d’ailleurs pas toujours aux réalités du territoire. Il ne faut plus enfermer les collectivités territoriales dans des appels à projet pilotés par les seuls ministères. Il faut faire partir des projets des collectivités. Qui mieux que les élus locaux, acteurs économiques et sociaux du territoire, savent comment agir ?
 

« Je vis la métropolisation comme porteuse d’opportunité, aussi pour les territoires environnants » Gérard Larcher
 

Crédit photo : Sénat