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George Pau-Langevin : « La lutte contre les discriminations est l’affaire de tous et de toutes »

20/04/2021

George Pau-Langevin, Adjointe au Défenseure des droits en charge de la lutte contre les discriminations et de la promotion de l’égalité, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Vous avez été nommée en novembre dernier Adjointe auprès de la Défenseure des droits en charge de la lutte contre les discriminations et pour la promotion de l’égalité. Quelles seront les priorités et les objectifs de votre mandat ?

George PAU-LANGEVIN : Le Défenseur des droits a été saisi 5 196 fois en matière de discriminations sur les 96 894 dossiers reçus en 2020. Ce chiffre n’est pas négligeable mais n’est pas à la hauteur de ce qu’il devrait être, vu l’ampleur des discriminations dont il est fait état dans les enquêtes sur le sujet. 88% de ceux qui ont fait l’expérience d’une discrimination tenant à l’origine, n’exercent aucun recours. S’agissant de ces discriminations, notre volonté est de contribuer à mieux structurer les politiques publiques, en reprenant notamment les recommandations formulées dans le rapport « Discriminations et origines : l’urgence d’agir » pour qu’elles trouvent une concrétisation dans les actions de terrain.
La Défenseure des droits est très attachée à la prise en compte de la parole des jeunes et à la possibilité pour eux de la saisir lorsqu’ils font l’objet de discriminations. Les échanges qu’elle a eus récemment avec plusieurs associations représentatives de la jeunesse montrent qu’ils ne connaissent pas suffisamment leurs droits.
L’Institution, soit par les juristes au siège, soit par les douze chefs de pôles régionaux ou les 550 délégués sur le territoire métropolitain et en outre-mer, veut participer au quotidien à la lutte contre les discriminations aux côtés des collectivités. Cela passe non seulement par l’accueil des personnes qui s’estiment victimes de discrimination dans les permanences des délégués du Défenseur des droits, mais également par la participation à des manifestations organisées par les acteurs locaux pour diffuser une véritable culture de l’égalité.
Le contexte actuel s’avère plus favorable avec une prise de conscience par l’ensemble des acteurs, publics et privés. Elisabeth Moreno, Ministre chargée de l'Egalité femmes-Hommes, de la Diversité et de l'Egalité des chances a lancé début avril la "grande consultation citoyenne" sur les discriminations.
De notre côté, nous avons lancé le 12 février dernier la plateforme Antidiscriminations.fr, joignable au 3928. Nos juristes accompagnent et orientent gratuitement les personnes victimes ou témoins de discriminations, quel qu’en soit le motif (origine, handicap, sexe...) et le domaine (emploi, logement, accès à un service, accès à un service...). Pour une meilleure prise en charge des personnes, nous développons un réseau de partenaires locaux. Les collectivités territoriales peuvent nous aider dans ce travail d’identification et de référencement des acteurs compétents pour améliorer ce maillage territorial.
 

« La Défenseure des droits est très attachée à la prise en compte de la parole des jeunes et à la possibilité
pour eux de la saisir lorsqu’ils font l’objet de discriminations. » George Pau-Langevin

Les présidents de métropoles, grandes agglomérations et maires de grandes villes mettent en place de nombreux dispositifs pour sensibiliser et renforcer la lutte contre les discriminations, aussi bien au sein de leurs collectivité s qu’auprès des acteurs du territoire et des citoyens. Quel regard portez-vous sur leurs actions et leurs initiatives ?

Un constat s‘impose : Il existe un lien entre la dimension spatiale territoriale, les difficultés d’accès aux droits et la production de discriminations. Celles-ci sont illégales, et doivent être prévenues et combattues par les élus, partout où elles se produisent.
Si la lutte contre les discriminations dans les communes, les agglomérations ou les métropoles se trouve à la croisée de multiples enjeux tant juridiques qu’économiques ou sociétaux, celle-ci relève aussi d’un engagement politique de la part des élus.
Je salue ici les collectivités territoriales qui se saisissent de la question et qui cherchent à agir en s’engageant par exemple dans des Plans territoriaux de lutte contre les discriminations (PTLCD), ou en formant des réseaux de vigilance, au sein desquels associations, délégués du Défenseur des droits, établissements scolaires, missions locales, organismes publics et sociaux partagent connaissances et bonnes pratiques. La constitution d’un réseau national des élues et élus locaux me semble une initiative positive.
Sur de trop nombreux territoires, toutefois, la lutte contre les discriminations apparait encore comme une option politique qui peine à se réaliser. Je pense ici aux réticences de certaines communes à s’engager dans des PTLCD ou à certaines démarches de pur affichage… Il importe toutefois de ne pas concevoir l’action de l’Etat et des collectivités territoriales comme devant, ou pouvant, se limiter au champ de la politique de la ville et des quartiers dits prioritaires dans le cadre des PTLCD.
Il n ‘est malheureusement pas aisé d’avoir une vue d’ensemble. Il n’existe pas de cartographie ni de mutualisation des actions de lutte contre les discriminations, ni de répertoire des « bonnes pratiques » permettant une mutualisation des expériences.
 

« Les discriminations sont illégales, et doivent être prévenues et combattues par les élus,
partout où elles se produisent. » George Pau-Langevin

Pour que les politiques publiques soient efficaces, celles-ci doivent mises en œuvre avec et par les élus locaux. Quel rôle peuvent jouer les territoires urbains, à vos côtés, dans votre mission ?

Dans cette lutte protéiforme, les collectivités sont en première ligne. En premier lieu en qualité d’employeur elles doivent prévenir les discriminations dans les procédures de recrutement, de management et de promotion. Nous avons publié des guides qui peuvent leur être utiles. Elles mettent également en œuvre de multiples politiques publiques (logement, emploi, éducation, …) pour lesquelles elles doivent garantir une égalité de traitement.
Elles sont également des déclencheurs d’initiatives. Par une politique publique volontariste en matière d’urbanisme et d’habitat, les élus peuvent influer concrètement sur la résorption des discriminations. Il faut travailler sur les représentations des quartiers prioritaires qui s’avèrent souvent discriminantes. La mixité sociale dans l’habitat peut contribuer à la suppression de cette image des quartiers et mettre à mal l’exclusion des centres-villes de certaines populations. La création de lieux de rencontre dans l’espace public y contribue également.
Chaque collectivité territoriale devrait désigner un élu en charge de la lutte contre les discriminations, créer un service dédié qui fédère les acteurs locaux et propose des actions à destination des scolaires, des associations sportives, des acteurs économiques. Les agents, notamment ayant des fonctions d’accueil, les animateurs des centres de loisirs et les policiers municipaux, devraient, selon nous, être formés sur les discriminations et l’accueil non-discriminant. La conjonction de ces actions avec un partage des enjeux apportera une réponse collective et durable aux discriminations.
Malgré la multitude d’initiatives locales, la lutte contre les discriminations ne fait toujours pas l’objet d’une politique coordonnée et spécifique. L’Institution le regrette et souhaite sur ce sujet, la mise en place de politiques publiques encore plus ambitieuses. La lutte contre les discriminations est l’affaire de tous et de toutes, et donc en premier lieu des autorités publiques les plus proches des habitants. Les collectivités territoriales et leurs élus doivent être en première ligne sur ce sujet comme sur tous ceux qui affectent la vie de leurs concitoyens.
 

« Par une politique publique volontariste en matière d’urbanisme et d’habitat, les élus peuvent influer
concrètement sur la résorption des discriminations. » George Pau-Langevin

Crédit photo : Défenseur des droits