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Françoise Gatel : « Avec la relance, prônons la culture de l’audace ! »

10/02/2021

Françoise Gatel, présidente de la Délégation sénatoriale aux collectivités territoriales et à la décentralisation, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Avec le recul de ces longs mois de gestion de crise, qu’a déjà révélé selon vous la crise sanitaire de Covid-19 dans la relation entre l’Etat et les collectivités locales ?

Les différentes missions parlementaires, les rapports scientifiques et les analyses médiatiques montrent qu’à situation exceptionnelle, moyens exceptionnels. Dans la gestion de crise, il n’y a qu’un seul maître mot : l’efficacité. Celle-ci est très largement venue des collectivités locales, dès la première vague de Covid-19, car elles ont des qualités indiscutables que sont l’agilité et la capacité à avoir des résultats rapides et concrets. La crise nécessite une bonne appréhension des moyens logistiques et de la proximité. L’Etat peut et doit dire « je veux » et les collectivités répondent « nous pouvons ».
La crise sanitaire montre l’indispensable articulation entre un Etat régalien qui doit donner un cap et les collectivités qui peuvent appliquer et décliner des actions adaptées aux réalités du terrain. La crise a montré que si la République est « une et indivisible », il faut coller à la réalité du terrain. Entre l’Etat et les collectivités locales, on peut parler d’une relation de « je t’aime moi non plus ». Le réflexe culturellement français de partir du postulat que l’Etat et ses services savent tout et que les collectivités ne sauront pas faire est autant dépassé que délirant. Ce rapport quasi féodal de l’Etat vis à vis des territoires est nul et non avenu.
Souvenons-nous de la situation en mars dernier : nous avons été envahis par un ennemi volatile, incontrôlable et inconnu jusqu’ici. Etat, collectivités, entreprises, associations… chacun a été responsable dans son rôle et a contribué à l’effort national, même si cela s’est fait de manière désordonnée. Aujourd’hui, près d’un an après le début de la crise, il faut tirer les leçons de ce qui a fonctionné ou non. Changeons notre logiciel trop centralisé. L’Etat est le général, les collectivités et les parlementaires sont l’Etat-major. Il faut certes gérer l’urgence mais aussi tirer les leçons pour faire bouger les process à l’avenir car les conséquences économiques et sociales sont et vont être violentes.
Pour la vaccination, les seuls médecins de ville ne pourront pas tout faire ! Les propositions faites par les collectivités locales sont intéressantes et méritent d’être entendues. Sous la responsabilité des préfets, on doit organiser la vaccination sur les territoires, avec elles. C’est le cœur de l’efficacité de l’action publique qui est en jeu. Il faut conserver une confiance mutuelle et collectivement, être une force de frappe positive, en additionnant les compétences et les forces vives. Une crise est moment de partage, d’unité, de compréhension et de sens.
 

"Entre l’Etat et les collectivités locales, on peut parler d’une relation de « je t’aime moi non plus »." Françoise Gatel

Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et ce que certains appellent le « monde d’après » ?

L’enjeu majeur est de ne jamais opposer l’urbain et la ruralité, encore plus au moment de la relance. Il y a une complémentarité indispensable et chacun de nos départements français, de métropole ou d’outre-mer, le prouve ! Il n’y a pas de territoire exclusivement urbain ou exclusivement rural. Leur avenir est intimement lié. Il faut raisonner en termes d’écosystème. Pour la relance, le rôle des territoires urbains est majeur car ils ont une force de frappe, l’ingénierie, les moyens humains et financiers pour soutenir la reprise économique, les populations fragiles et relancer la croissance. Ils ont aussi un devoir de réciprocité avec les territoires périphériques et la ruralité. Ils ne doivent pas vivre dans le seul univers des urbains. La crise des Gilets Jaunes a mis en exergue le sentiment de relégation, d’abandon d’une partie de la population. Il faut le prendre en compte, même si le cliché de la ville riche et de la campagne pauvre n’est aucunement justifié.
Prônons l’intelligence territoriale. Prenons l’exemple des mobilités. Avant la loi d’orientation des mobilités (LOM), les lois sur l’organisation des transports s’arrêtaient exclusivement aux périmètres administratifs. La compétence de la métropole s’arrêtait à ses frontières. Or nos modes de vie sont transgressifs par rapport aux périmètres administratifs ! Il faut raisonner et légiférer dans des périmètres pertinents et dans des modes de coopération. Pour cela, la LOM est très intéressante.
La ruralité ne peut exister sans des centralités, avec des armatures urbaines aux polarités fortes et attractives, qui font rayonner les petites centralités. Un territoire, avec une force urbaine qui s’intègre dans une armature plus globale, est intéressant tant qu’il ne laisse aucun territoire délaissé.
Je soutiens tous les projets de communes nouvelles et le projet d’Alliance des territoires défendu par France urbaine va dans le bon sens. L’association a une grande responsabilité sur ces sujets. Les urbains doivent composer intelligemment et être des locomotives de développement équilibré des territoires pour éviter les déserts de mobilités ou les déserts médicaux. Avec la relance, prônons la culture de l’audace ! Chacun a une partie de la solution.
 

"Avec la relance, prônons la culture de l’audace !" Françoise Gatel

Vous avez été élue présidente de la délégation sénatoriale aux collectivités territoriales et à la décentralisation en octobre 2020. Quelles sont les priorités de votre mandat ?

La Délégation vient contribuer à capter les besoins et les attentes des collectivités et de leurs élus. Notre rôle est de défricher les sujets, d’être un baromètre constant, une vigie des enjeux à venir sur et pour les territoires. Les délégations ont l’avantage de ne pas être des commissions et elles peuvent intervenir sur tous les champs, pas uniquement sur le champ législatif !
Je souhaite poursuivre le travail engagé par mon prédécesseur Jean-Marie Bockel, contribuer à évaluer la mise en œuvre des politiques et veiller au suivi de l’exécution exigeante des lois, notamment par la simplification des normes. Nous allons lancer prochainement une consultation nationale des élus, en partenariat avec la commission des Lois, présidée par François-Noël Buffet, sur les attentes des élus locaux quant au projet de loi de décentralisation à venir. Nous avons également initié des missions sur les irritants de la loi NOTRe, sur le Grand Paris et l’ancrage de la sécurité territoriale. Nourrir la réflexion et le débat est mon intention, pour éviter que les sujets qui dérangent soient mis sous le tapis par l’Etat. Les sénateurs sont des élus issus du terrain et le travail collaboratif avec les commissions du Sénat va se poursuivre. La délégation doit être un partenaire en amont des échanges avec l’Etat et toutes les associations d’élus, dont France urbaine.
 

"Nourrir la réflexion et le débat est mon intention." Françoise Gatel