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3 questions à...
Egalité femmes-hommes
Egalité femmes-hommes

Elisabeth Moreno : « L'égalité femmes-hommes est un défi de civilisation »

15/01/2021

Elisabeth Moreno, Ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Les présidents de métropoles, grandes agglomérations et maires de grandes villes mettent en place de nombreux dispositifs pour sensibiliser et renforcer l’égalité entre les femmes et les hommes, aussi bien au sein de leur collectivité qu’auprès des acteurs du territoire et des citoyens. Quel regard portez-vous sur leur action et leurs initiatives ?
 
ELISABETH MORENO : Un regard positif ! L’égalité entre les femmes et les hommes constitue la Grande cause du quinquennat du président de la République et le cœur de ma mission. Pour que cette égalité soit enfin concrète et effective, il est nécessaire que l’État, les parlementaires et les élus locaux travaillent main dans la main. Cet enjeu est un combat culturel. Et ce combat culturel dépasse les clivages partisans. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est ni un combat de gauche, ni un combat de droite, mais un défi de civilisation. Toutefois, ce défi, nous ne pouvons le mener sans l’appui essentiel des collectivités territoriales. Depuis la création du premier secrétariat d’État à la condition féminine en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing, beaucoup de progrès ont été accomplis. Nous partions de très loin et comme le signifiait Gisèle Halimi en entrant à l’Assemblée nationale en 1981, nos assemblées n’étaient peuplées « que de costumes gris ».
 

« Pour que l’égalité femmes-hommes soit enfin concrète et effective, il est nécessaire que l’État, les parlementaires et les élus locaux travaillent main dans la main. » Elisabeth Moreno

Aujourd’hui, les chiffres sont éloquents. Le Gouvernement de Jean Castex est plus que paritaire. L’Assemblée nationale compte 38,82% de députées aujourd’hui contre 26,9% en 2012 et 18,4% en 2007, tandis que le Sénat se hisse à seulement 29,4% certes, mais enregistre une progression de 4 points depuis 2014.
Au niveau local, grâce à la loi de 2013 sur la parité, nos assemblées territoriales se sont considérablement féminisées. Suite au scrutin de 2020, la proportion de femmes dans les conseils municipaux est passée à 42,4%, soit 3 points de plus par rapport au mandat précédent. Et pour les communes de plus de 1 000 habitants, un maire sur cinq est « une » maire.
Néanmoins, je déplore que le nombre de femmes occupant des fonctions exécutives restent encore très en deçà de celui de leurs collègues masculins. Nous devons collectivement accentuer nos efforts. Les prochaines échéances électorales permettront certainement de féminiser encore plus nos collectivités territoriales. Et bien entendu, l’État doit lui aussi être exemplaire en la matière. Avec Amélie de Montchalin, il s’agit de l’un de nos chevaux de bataille. Parce que les décisions prises aux niveaux local et national concernent tous les citoyens, il est nécessaire que les acteurs publics reflètent notre société dans toute sa pluralité.
Au-delà de ces statistiques, comme les ont prévu les lois de 2014 et de 2019 notamment, les collectivités ont engagé des plans d’action relatif à l’égalité professionnelle. En dehors du cadre juridique, elles ont conduit de nombreuses initiatives locales que je tiens à saluer.
 
Pour que les politiques publiques soient efficaces, celles-ci doivent être mises en œuvre avec et par les élus locaux. Quel rôle peuvent jouer les territoires urbains sur ces enjeux de parité, d’égalité et de lutte contre les discriminations ?
 
Il est en effet absolument nécessaire que sur ces enjeux d’égalité, les services déconcentrés de l’État, les élus locaux mais aussi les associations sur le terrain et les entreprises travaillent en synergie.
Dans les territoires urbains, on observe que les inégalités femmes-hommes recouvrent plusieurs réalités, qui peuvent être exacerbées par rapport au reste de nos territoires. Ces inégalités se traduisent notamment dans l’emploi, où les femmes sont plus fréquemment à temps partiel et en emploi précaire, sans parler des inégalités salariales persistantes. Les modes de garde d’enfants constituent également un enjeu pour l’insertion sur le marché du travail et, ce faisant, pour leur émancipation.
Compte tenu des compétences des EPCI, renforcées par les lois MAPTAM et NOTRe, les élus locaux des territoires urbains disposent de nombreux leviers pour faire progresser l’égalité femmes-hommes. Je considère par exemple que l’émancipation économique des femmes est la voie la plus sûre vers leur liberté et une meilleure égalité. Le 27 janvier prochain, nous fêterons d’ailleurs les dix ans de la loi Copé-Zimmermann grâce à laquelle la France est devenue championne d’Europe en termes de féminisation des conseils d’administration de ses grands groupes.
 

« Les élus des territoires urbains disposent de nombreux leviers pour faire progresser l’égalité femmes-hommes. » Elisabeth Moreno

Nous devons néanmoins aller encore plus loin, à tous les niveaux et dans tous les domaines. Nous devons agir au niveau national mais aussi à l’échelle locale, pour renforcer le taux d’activité des femmes, en leur permettant de mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Le rôle des collectivités locales est ici essentiel. Et l’État sera à leurs côtés pour renforcer encore plus ces actions.
 
Qu’a mis en place le Gouvernement depuis 2017 et quelles sont les projets en cours, en lien avec les collectivités, notamment les territoires urbains ?
 
Depuis 2017, le Gouvernement a engagé des politiques publiques de grande ampleur en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Il y a tout d’abord eu le Grenelle des violences conjugales et les 46 mesures qui en ont découlé, mais également le vote de trois lois. La France a ainsi été le premier pays au monde à verbaliser le harcèlement de rue en créant une nouvelle infraction pour « outrage sexiste » à travers la loi du 3 août 2018. Il s’agit d’une avancée significative qui redonne le droit aux femmes d’être en sécurité dans l’espace public.
 

« La France a été le premier pays au monde à verbaliser le harcèlement de rue en créant une nouvelle infraction pour « outrage sexiste ». » Elisabeth Moreno

Dans ce sillon, la généralisation de l’arrêt à la demande dans les transports en commun a été tout récemment mise en place. Il s’agit d’une mesure extrêmement concrète pour les femmes qui se sentent en danger. Sous l’impulsion de Johanna Rolland, la ville de Nantes a été la première à l’expérimenter en 2015 et treize métropoles lui ont, ensuite, emboîté le pas ainsi qu’une soixantaine de lignes en Île-de-France.
La loi du 6 août 2019 est également venue renforcer la lutte contre les écarts de rémunération dans les collectivités locales notamment. Si la fonction publique territoriale est celle parmi nos trois fonctions publiques où ces inégalités sont les moins importantes, elles se hissent néanmoins encore à 9,2% entre femmes et hommes. Nous devons absolument y remédier. 
Enfin, je tiens à rappeler que le Gouvernement a lancé le 14 octobre dernier un plan national d’actions pour l’égalité des droits, contre la haine et les discriminations anti-LGBT+. Ce plan, qui vise notamment à lutter contre les LGBTphobies, associera étroitement les collectivités territoriales afin que l’ensemble de ses mesures ait un impact concret et rapide dans le quotidien des personnes lesbiennes, gays, bi ou trans.

La promotion de la diversité et l’égalité des chances sont au cœur de notre projet républicain. Comment le Gouvernement compte-t-il agir ?
 
Comme les élus locaux peuvent le constater au quotidien sur le terrain, notre pays est actuellement traversé de multiples tensions, exacerbées de surcroît par la double crise sanitaire et économique ainsi que par les réseaux sociaux qui en sont malheureusement la caisse de résonnance.J’ai conscience que les maires et l’ensemble des élus locaux sont en première ligne sur le terrain face à ces enjeux. Et je tiens à saluer leur dévouement au service de nos concitoyens. Un dévouement parfois au prix de menaces ou d’agressions. Je pense par exemple à Stéphanie Daumin, Mohamed Gnabaly ou Laurent Simon qui en ont été les victimes.
Dans ce contexte, peut-être plus que jamais, l’égalité des chances et la promotion de la diversité doivent érigées en priorité. Ces défis sont au cœur des missions de mon ministère. Comme il l’a exprimé à plusieurs reprises, il s’agit pour le Président de la République d’une priorité dont nous devons tous nous saisir collectivement.
À titre d’exemple, le Gouvernement a lancé récemment un recueil réunissant 300 à 500 fiches consacrées à des personnalités qui ont contribué à notre Histoire mais n’ont pas encore tous trouvé leur place dans notre mémoire collective. Ce recueil s’inscrit dans le sillon tracé par le livret « Aux combattants d’Afrique, la France reconnaissante », une initiative lancée par Geneviève Darrieussecq. L’objectif étant de mener une véritable « politique de reconnaissance », en baptisant des noms de rue de femmes et d’hommes nées hors de l’Hexagone qui se sont engagés pour notre pays mais qui demeurent trop peu connus et reconnus. Il s’agit d’une action concrète de promotion de la diversité avec en ligne de mire l’objectif de faire de notre « France plurielle » une République unie. Une République unie autour d’un récit commun, où tout le monde se reconnait et se sent partie prenante.
Je considère que plutôt que d’effacer, nous devons au contraire enrichir nos musées, enrichir nos manuels scolaires, enrichir nos rues. Et, ainsi, enrichir nos mémoires. Ce n’est que de cette manière que nous réconcilierons les Français entre eux. Pour cela, nous avons absolument besoin de l’engagement des municipalités et de l’ensemble des collectivités qui ont, elles aussi, un rôle majeur à jouer dans la construction de ce récit commun.
 

« Plutôt que d’effacer, nous devons au contraire enrichir nos musées, enrichir nos manuels scolaires, enrichir nos rues. » Elisabeth Moreno