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3 questions à...
Culture

Catherine Marnas : « Ignorer notre politique culturelle, c’est ne pas faire confiance au futur »

09/03/2021

Catherine Marnas, metteuse en scène et directrice du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine (TnBA), a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Cela va faire presque un an que les lieux culturels sont fermés. Les maires de grandes villes et présidents de métropoles, par la voix de France urbaine, se sont dit prêts, le 12 février dernier, à accompagner une réouverture progressive des équipements culturels, en fonction de la situation sanitaire locale. Quel regard portez-vous sur cette situation ?
 
Je pense qu’il est très important que les différentes démarches, qui se présentent pour l’instant de manière assez dispersées, se regroupent afin de faire entendre une voix commune, plus forte et plus efficace. Que des élus soutiennent notre cause est particulièrement réconfortant car nous ressentons que certains politiques ont compris notre rôle dans la société et ne nous considèrent pas comme « non essentiels », qualificatif qui a des effets délétères sur nos professions.
Je pense qu’aujourd’hui, beaucoup de gens sont conscients qu’il y a une injustice flagrante dans la fermeture des lieux culturels. Nous ne sommes pas des irresponsables et sommes conscients des dangers de cette pandémie. Mais nous avons pu, lors du court temps où il nous a été permis de ré-ouvrir, vérifier que les dispositifs que nous avons mis en place tels que la distanciation, l’aération systématique des salles, les files d’attente espacées, l’utilisation du gel hydroalcoolique, le port des masques ou encore la sortie de salle rang par rang, ont été parfaitement respectés par les spectateurs. 
Il s’agit donc bien de priorités. J’ai par exemple entendu récemment qu’un pays d’Europe venait de classer les salons de coiffure « commerces essentiels » au nom de la dignité humaine. Cette méconnaissance de tout le travail souterrain de lien, de la communauté indispensable à notre humanité qu’aucun écran ne pourra résoudre nous semble particulièrement grave pour le monde de demain. Ne sommes-nous pas essentiels au nom de la dignité humaine ? Nous avons rêvé du « Monde de demain » après la première allocution du président de la République. Cette pandémie devait nous permettre de remettre en question les choix de société, les valeurs qui nous conduisaient à l’impasse. Au nom d’un idéal, nous étions prêts à tous les sacrifices. Las, le temps passant, nous nous sommes retrouvés dans la position de « non essentiels » Est-ce que nous pourrons un jour faire le compte des ravages que ce message a perfusé dans nos inconscients ? Des ravages irréparables, pour nous, mais pour la société tout entière. Si une action commune peut avoir une utilité, elle doit défendre non pas des droits et la défense d’une corporation qui serait fragilisée par les restrictions auxquelles nous sommes confrontés, mais bien au nom de « quelle société rêvons-nous pour demain ? »
 

« Nous ne sommes pas des irresponsables et sommes conscients des dangers de cette pandémie. » Catherine Marnas

L’aventure des centres dramatiques nationaux (CDN), institution que je défends aujourd’hui, s’est rêvée aux heures les plus noires de notre histoire. C’est quelque chose que je n’oublie jamais : pendant la guerre, des hommes se sont battus au péril de leur vie pour que cette utopie - la création auprès de tous et pour tous - devienne une réalité. Je me sens responsable de cette utopie. Notre Président, au début de cette pandémie, a employé le terme de « guerre ». Alors soyons à la hauteur de nos ancêtres pour utiliser cette référence au sens le plus existentiel. L’homme est un animal essentiellement social et rien ne pourra substituer le partage émotionnel, collectif, que sont nos cérémonies païennes réunissant en un même temps et un même lieu une communauté d’humains interrogeant leur condition.
 
La crise sanitaire entraîne de graves conséquences économiques pour le secteur culturel… Comment le secteur va-t-il se relever dans les mois à venir ?
 
En tant que théâtre public subventionné, nous avons été financièrement accompagnés de manière tout à fait remarquable si nous comparons avec d’autres pays du monde. Aidés, suivis, nous avons pu résister sans le problème essentiel de la survie. Ce n’est pas rien et loin de moi l’idée de « cracher dans la soupe ». Cette aide me permet d’aider beaucoup de compagnies et de leur permettre de passer le cap. Ce n’est donc nullement négligeable. Mais au fond qu’est-ce que cela raconte et qu’est-ce que cela permet ?
A l’écoute du monde de la culture, j’entends des renoncements, des démissions. Ici, quatre danseurs qui renoncent et changent de métier, des acteurs qui veulent renoncer. Des problèmes financiers ? Même pas ! Simplement l’usure, le travail de sape insidieux et violent qui s’immisce dans vos vies : « Si je suis « non essentiel », si la vie continue sans moi comme si de rien n’était, est-ce que ça a encore du sens que je passe ma vie à m’entrainer ? à me maintenir comme un athlète de l’émotion ? »
Quelle est notre légitimité au-delà de notre croyance ? Quelle place avons-nous dans le monde de demain ? Cette place ne nous est pas attribuée de droit mais comment convaincre qu’elle peut tellement apporter au monde de demain ? Loin de tous privilèges et de tout corporatisme, comment convaincre de notre croyance profonde dans le fait que le sens de notre vie, que notre épanouissement, que l’utopie de demain passe par une interrogation, joyeuse, positive, sereine, de notre position dans le monde et que celle-ci passe, entre autres par notre représentation collective du monde que le théâtre permet.
Se relever demain nécessite donc à mon avis une ouverture la plus proche possible. Plus le temps passe, plus les dommages seront irréversibles. Il y a une vraie urgence. Certains attendent de ce silence une sorte de tri. C’est une très vieille idée qui traine et qui pointe le bout de son nez à la moindre occasion : trop de compagnies, trop d’artistes… La Covid-19 servirait, au passage, de tamis, ne conservant que les plus solides. C’est faire fi du réseau très étoffé, chacun utile à sa place, qui est la fierté de notre pays. Je travaille beaucoup à l’étranger et je suis à chaque fois surprise du prestige dont nous jouissons à l’extérieur pour notre politique culturelle. L’ignorer à cause d’un principe de réalité économique ou de modernité est en fait le signe d’un retard sur les évolutions du monde : c’est ne pas faire confiance au futur.
 

« A l’écoute du monde de la culture, j’entends des renoncements, des démissions. » Catherine Marnas

Quel rôle les grandes villes peuvent-elles jouer dans la relance du secteur culturel ?
 
Je rêve d’une voix forte, discordante par rapport au discours ambiant. Nous vivons une crise indiscutable de nos démocraties et de l’éloignement progressif ressenti de nos dirigeants, souvent vécus comme coupés de la base. Ce n’est certainement pas le populisme qui réconciliera un peuple avec ses dirigeants. Faire appel aux instincts les plus primaires ne peut rendre l’espoir et l’élan dont nous avons tous besoin. Nous avons besoin de rêver, de nous projeter, de croire enfin qu’un monde meilleur est possible. Les artistes sont là pour nous proposer leurs utopies, leur passion. Nous sentir soutenus par les grandes villes et métropoles de notre pays est une lueur d’espoir dans l’obscurité où nous plongent les choix actuels.
 

« Nous sentir soutenus par les grandes villes et métropoles de notre pays est une lueur d’espoir dans l’obscurité » Catherine Marnas

Crédit photo : Frédéric Desmesure/ TnBA