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Carlos Moreno : « La crise sanitaire a changé notre notion du temps »

02/11/2021

Carlos Moreno, co-fondateur de la chaire « Entrepreneuriat, Territoire, Innovation » de l’IAE de Paris - Université Panthéon Sorbonne, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Vous êtes à l’origine du concept de la ville du quart d’heure. Considérez-vous que celui-ci prend d’autant plus de sens après le mouvement des Gilets Jaunes, la crise sanitaire de Covid-19 et en pleine tenue de la COP26 ?

Carlos Moreno : Absolument. J’ai développé ce concept en 2016, juste après la COP 21, avec une série de propositions, principalement sur le thème des mobilités, à l’échelle des villes, premières contributrices d’émission de CO2 et en disant clairement : il faut remettre en question notre manière de nous déplacer, notamment ce que l’on appelle les « mouvements pendulaires » (domicile-travail), en repensant nos déplacements et la manière de les appréhender en ville. En favorisant les déplacements en transport en commun plutôt que la voiture individuelle, mais en le réduisant autant que possible pour gagne du temps utile et améliorer la qualité de vie. L’objectif est simple : réduire nos déplacements contraints, redévelopper les services de proximité, offrir de nouvelles manières de travailler et des alternatives au bureau, accéder à une mobilité choisie.
On m’a longtemps dit que ce concept était une utopie. Mais le mouvement des Gilets jaunes a mis en évidence les difficultés et les enjeux que je soulevai en 2016. Le temps de trajet domicile-travail, d’une moyenne de 45 minutes en France, avec toutes les contraintes qu’il soulève, est un facteur clé. Prenons juste un chiffre : 70% de la population active française se déplace sur les mêmes tranches horaires, en faisant des allers-retours quotidiens, vers un peu moins de 10% du territoire. C’est une vérité qui n’est pas durable. L’urbanisme de ces 40 dernières années a fait fi de notre capacité à explorer les enjeux de proximité. Il faut passer d’un urbanisme de promiscuité à un urbanisme multi service à densité organique. Ça n’est pas du tout la même chose ! Dans les zones concentrées, grandes villes et villes moyennes, la pendularité des déplacements, en transport en commun ou en voiture, joue énormément. De fait, la crise de Covid-19 a montré que l’on pouvait travailler et se déplacer autrement. Elle a changé notre notion du temps et c’est en cela que le concept de la ville du quart d’heure est pertinent. D’ailleurs, l’enjeu de villes prospères avec moins de déplacements sera abordé par le réseau mondial des villes, le C40, lors de la COP 26.
 

« L’urbanisme de ces 40 dernières années a fait fi de notre capacité à explorer les enjeux de proximité » Carlos Moreno

La mobilité se trouve aujourd’hui au cœur des grandes mutations urbaines. Que signifie prendre en compte concrètement les usages dans ce domaine, qu’il faut réinventer ?

C.M : Prendre en compte les usages et les réinventer vise à redécouvrir nos ressources matérielles et immatérielles de la proximité et correspond à des actes très concrets. Nous avons défini six usages qui sont au cœur de la qualité de vie : se loger dans de bonnes conditions en rompant avec la promiscuité, travailler de manière la plus décentralisée possible pour désaturer le trafic, s’approvisionner en proximité en rompant avec le développement des centres commerciaux en périphérie, prendre soin de sa santé physique et mentale en réarmant le système de santé de proximité, nourrir l’esprit par l’éducation et la culture en valorisant les initiatives locales et le dernier, se reposer, en développant les projets de ville-nature, de lutte contre la pollution de l’air et de préservation de la biodiversité.
Ça n’est pas qu’un concept, ça existe concrètement dans plusieurs villes de France et dans le monde : à Paris, cela passe par exemple par la réorganisation administrative de la ville, la revitalisation de quartiers, l’utilisation des écoles, gymnases et conservatoires pour d’autres usages le week-end (ndlr : les bâtiments en ville ne sont utilisés que 30 à 40% de leur temps utile). Mais la ville du quart d’heure est appliquée progressivement dans de nombreuses autres villes : Nantes, Toulouse, Bordeaux, Mulhouse… J’ai même reçu il y a peu un courrier du Maire du Tréport, 4 000 habitants, me remerciant de l’avoir inspiré pour changer sa ville. Si l’on réinvente ces usages avec une intensité sociale et de proximité, on revitalise l’économie, on protège la planète et notre santé, on créé du lien social et la mobilité devient alors un plaisir et non une contrainte. Il faut revitaliser nos activités sans sacrifier notre temps utile. C’est tout l’enjeu et la crise sanitaire est finalement une opportunité à saisir.
 

« Il faut revitaliser nos activités sans sacrifier notre temps utile » Carlos Moreno

Le concept de la ville du quart d’heure n’est-il finalement pas le projet français ou européen de la ville intelligente ?

C.M : J’avais écrit la préface de l’étude de France urbaine  « Villes, numérique et innovation sociale : expériences françaises » publiée en novembre 2019, dans laquelle je disais que la vision européenne de la ville intelligente était de pouvoir proposer à l’urbanisme un visage humaniste. Face à la ville étalée nord-américaine, comme Los Angeles, ou le développement anarchique de certaines mégalopoles africaines ou asiatiques, on a, en Europe, une tradition urbanistique particulière. La ville du quart d‘heure est une manière de concilier les enjeux économiques, écologiques et sociaux auxquels nous sommes sensibles. Ce concept, français, donc européen, offre une voie crédible post-Covid-19 et inspire aujourd’hui des maires de grandes villes comme Paris ou Milan, mais aussi Buenos Aires, Toronto, Montréal, Sydney, Melbourne, Busan ou encore Séoul. Je ne peux que m’en réjouir.
Le récent Prix OBEL que je viens de recevoir par la Fondation danoise Henrik Frode Obel par l’impact international de la ville du quart d’heure, montre qu’il s’agit de la pertinence d’une vision où l’avenir se joue par le besoin indispensable d’une proximité heureuse. Il s'agit en fait d'une triple reconnaissance : d'une part, celle de mon travail académique, mais aussi celle du mouvement international généré par la ville du quart d’heure. Et troisièmement, saluant l'engagement des différents maires du monde entier qui adoptent ce concept pour vivre autrement et changer nos modes de vie, à l’heure de la menace climatique et sanitaire.