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Alliance des territoires
Cohésion territoriale

Vincent Aubelle : « Il faut penser d’une façon différente l’aménagement du territoire »

04/12/2020

Vincent Aubelle, Professeur associé des universités en droit public à l’Université Gustave Eiffel, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans les relations entre l’Etat et les collectivités territoriales ?
 
La pandémie de la Covid 19 est un révélateur. Avant de mobiliser le terme de crise, revenons à l’étymologie grecque de ce mot « krisis », qui signifie choisir. Je ne suis pas sûr qu’à cette heure, et c’est un euphémisme, d’autres choix que ceux du colmatage aient été effectués. Concernant l’État, revenons au décret du 25 mars 1852 : on peut gouverner de loin mais on administre bien que de près. Il suffit d’analyser l’uniformité des mesures prises par l’État depuis le début de cette pandémie pour s’en convaincre. A titre d’exemple, il aura fallu presque neuf mois pour que l’État comprenne que la limitation du nombre de spectateurs d’une manifestation sportive dépende de la jauge de l’équipement… Et puis de quoi parlons-nous dès lors que la conception de la stratégie de la politique sanitaire a été circonscrite à un comité d’experts, indépendant de toutes les structures de l’État ? De façon plus globale, cette pandémie révèle avec force la nature de la relation que l’État entretient avec les collectivités territoriales : celle d’une relation asymétrique où la confiance pourrait être décrétée. Au-delà des questions de structures, c’est toute la question de la culture de l’Etat, au sens qu’Antonio Gramsci lui a donné, qui doit être remis en cause.
 

« Cette pandémie révèle avec force la nature de la relation que l’État entretient avec les collectivités territoriales : celle d’une relation asymétrique où la confiance pourrait être décrétée. » Vincent Aubelle

 
Vous étudiez depuis plusieurs années les enjeux liés à la cohésion des territoires. Quelle vision portez-vous sur la décentralisation ?
 
La décentralisation n’a guère évolué depuis 1982. Pour le formuler d’une autre manière, l’organisation décentralisée de la République reconnue le 28 mars 2003 n’a pas de réalité dès lors que l’État a été, dans les faits, substitué à la République. Cette décentralisation est celle où l’économisme est devenu la boussole en lieu et place d’une approche politique. Espérons qu’à l’issue de cette pandémie, nous interrogions enfin l’affaissement de la pensée qu’a engendré la Révision générale des politiques publiques (RGPP). Par ailleurs, et c’est l’une des faiblesses constitutives de la décentralisation, il ne pourra y avoir de décentralisation qu’à partir du moment où nous cesserons, enfin, de privilégier les structures à celle des réalités matérielles qui doivent être embrassées et résolues. Les révolutionnaires l’avaient souligné lorsque Mirabeau, dans son célèbre discours du 3 novembre 1789, indiqua qu’il fallait rapprocher l’administration des hommes et des choses. Notre pensée s’est depuis lors fossilisée…
 

« Il ne pourra y avoir de décentralisation qu’à partir du moment où nous cesserons, enfin, de privilégier les structures à celle des réalités matérielles qui doivent être embrassées et résolues. » Vincent Aubelle

 
Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?
 
Régis Debray note avec justesse dans son dernier livre « D’un siècle à l’autre », que nous sommes passés du campagnard au péri-urbain. L’ensemble de nos modes de vie, relèvent donc d’une logique urbaine. Cette mise en adéquation de la géographie urbaine avec la réalité administrative est un enjeu majeur. Par ailleurs, il me semble plus pertinent de parler du « monde de demain » que celui « d’après » : la pandémie de la Covid 19 n’est pas un artefact lorsque nous acceptons de nous pencher sur le temps long. À cet égard, cela impose de penser d’une façon différente l’aménagement du territoire dont la seule visée a été, jusqu’à présent, celle de la densification. S’inscrire dans cette perspective conduit à y associer la politique du logement, des transports etc. Ou bien encore celui de notre rapport à l’architecture des bâtiments : l’accélération du développement du télétravail conduit à internaliser la charge foncière antérieurement dévolue à l’entreprise au salarié dès lors que cela nécessite, dans une logique de moyen terme, de pouvoir disposer d’un bureau. Ces deux exemples renseignent sur l’urgence de penser à long terme qui est un exercice aussi indispensable, aussi nécessaire que celui des différentes mesures d’urgence qui sont prises. Si le monde de demain n’est pas celui d’hier, encore faut-il dresser des perspectives, ce qui, aujourd’hui, fait cruellement défaut.
 

« Il faut penser d’une façon différente l’aménagement du territoire dont la seule visée a été, jusqu’à présent, celle de la densification » Vincent Aubelle