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Alliance des territoires
Europe et international

Jean-Pierre Raffarin : "Nos villes inventent les vies nouvelles"

18/09/2020

Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre et président de la Fondation "Prospective et Innovation", a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Selon vous, qu’a révélé la crise sanitaire de Covid-19 dans les relations entre l’Etat et les collectivités territoriales et qu’attendez-vous du projet de loi « décentralisation, différenciation et déconcentration » dit « 3D » ?
 
La crise de la Covid a d’abord montré que les lieux de rassemblement massif devenaient très dangereux. Cela a, en premier,  affecté les grandes métropoles. La ruralité, pour une fois, s’est sentie mieux protégée. En grand nombre, les Français sont allés vivre le confinement dans des résidences secondaires. Paradoxalement dans cette crise les espaces régionaux ont mieux respiré. Cela n’a pas encore suffit pour rétablir dans le débat public la véritable dimension de la valeur "Décentralisation". Il ne s’agit pas d’associer les collectivités à la politique de l’Etat, ce qui est la moindre des choses, mais il faut donner aux différents échelons des libertés nouvelles. Des libertés dont la contrepartie est la responsabilité. Sans politique fiscale, en partie autonome, il n’y a pas de décentralisation ! La liberté doit être la force de l’échelon territorial, la cohésion républicaine restant la responsabilité de l’Etat. Par exemple il serait opportun, selon moi, de confier l’emploi aux régions et le tourisme aux départements. Le projet de loi « 3D » devrait être dépassé par un grand texte de décentralisation car notre État est gravement menacé de congestion cérébrale. J’ai l’impression que nous progressons dans la bonne direction.


"La liberté doit être la force de l’échelon territorial, la cohésion républicaine restant la responsabilité de l’Etat." Jean-Pierre Raffarin 

La crise sanitaire a entraîné de graves conséquences aussi bien économiques, sanitaires et sociales… Quel rôle les territoires urbains, notamment les grandes villes, peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?
   
Dans le monde, les villes portent le développement économique et social. C’est vrai en Asie comme en Amérique. Dans de nombreux pays émergents, le taux d’urbanisation est synonyme de taux de développement. Ainsi le débat sur les « Smart cities » est-il plus développé à l’extérieur que chez nous. Il nous faut élargir notre vision de l’espace urbain pour en faire l’espace de nos principaux défis : la transition écologique, les nouvelles mobilités, la maîtrise des énergies, la lutte contre les gaspillages, la révolution digitale, l’emploi, la formation, la sécurité... L’espace urbain s’affirme régulièrement comme le lieu de la dynamique économique et sociale. Chaque ville devient un laboratoire du monde d’après, un laboratoire de l’avenir. Au niveau central, il nous faut penser à une « Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale (DATAR) » de la Ville où les connaissances sur le développement urbain pourraient être fédérées, où les innovations seraient recensées et où la culture de l’initiative pourrait être le sujet d’une connectivité dédiée.

 

"Chaque ville devient un laboratoire du monde d’après, un laboratoire de l’avenir." Jean-Pierre Raffarin 

Vous êtes un fin observateur de la géopolitique mondiale. Quel rôle les grandes métropoles françaises peuvent-elles jouer dans ce monde où l’instabilité politique et démocratique prédomine ?
 
La première des forces des métropoles françaises, c’est le respect de la dimension humaine. C’est l’équilibre entre la valorisation du patrimoine et la recherche de modernité. Je suis convaincu qu’il y a un modèle urbain français dont Lyon, Bordeaux ou Toulouse peuvent être des exemples. Il s’agit de ville avec des politiques culturelles actives, avec aussi de réelles préoccupations environnementales, des innovations en matière de mobilités et qui développent à l’intérieur un certain art de vivre tout en gardant vis à vis de l’extérieur une forte attractivité. Cela ne signifie pas que notre modèle ne connaît pas les problèmes, mais  la démocratie locale est assez vivante pour les affronter. La Ville est l’espace démocratique premier, là où les difficultés sont identifiées et là où les interlocuteurs sont connus. Sur le plan social, les innovations sont nombreuses dans la recherche de solidarité, par exemple, avec les personnes handicapées ou  pour la gestion de la petite enfance. En France, la décentralisation doit être encore largement promue pour donner aux métropoles plus de liberté et plus de responsabilités. Dans les villes aussi, les nouveaux emplois émergent et les nouvelles entreprises se développent. Nos villes inventent les vies nouvelles.