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Santé

Jean-François Delfraissy : « La lutte contre la Covid-19 se joue dans les grandes villes »

13/10/2020

Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique Covid-19, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Les dernières tendances épidémiologiques le prouvent, les métropoles et les grandes villes sont en première ligne pour lutter contre la Covid-19. Quel rôle jouent-elles dans la stratégie  préconisée par le  Conseil scientifique ?

Les métropoles et les grandes villes en général sont très clairement en première ligne. Dès juillet, dans l’avis n°8 du Conseil scientifique, nous avions déjà indiqué comme hautement probable une recrudescence de la circulation du virus à l’automne et que celui-ci toucherait plus particulièrement les 20 plus grandes métropoles de France. Dès juillet, le Conseil scientifique a soumis au gouvernement la proposition d’un « Plan métropoles ». Le retour marqué de la circulation du virus après l’été est bien là et ce n’est donc pas une surprise. En dehors du facteur climatique - avec le froid, on vit plus en lieu clos -, les grandes villes cumulent plusieurs facteurs de risque tels que la densité de population, la concentration de l’activité économique, le taux important de population  jeune et la pleine utilisation des réseaux de transports publics urbains.
En parallèle, le Conseil scientifique a soumis une série de recommandations au gouvernement pour tenir compte de cette situation. Si nous n’avons pas de rôle à jouer dans la décision politique de la gestion de la crise, nous jouons pleinement notre rôle de conseil et d’éclairage de  la décision publique. En mars et en avril derniers, au plus fort de la crise sanitaire, la décision nationale de confiner l’ensemble du territoire était décidée au niveau central. Mais dès lors que les métropoles ont été désignées comme les lieux stratégiques où allait se concentrer l’épidémie, nous avons suggéré d’impliquer les métropoles et les territoires en fluidifiant les relations entre tous les acteurs : les préfets, les maires, les représentants régionaux, départementaux, mais aussi  les médecins locaux, le secteur associatif. Il est plus facile de faire comprendre et faire accepter les mesures quand elles sont actées au niveau local, avec les acteurs de terrain.
Dans ce contexte, permettre aux maires et aux responsables locaux d’avoir accès aux données produites par la science  et aux prévisions, dispositif impossible au moment du pic épidémique au printemps, nous semble essentiel en ce début d’automne. La stratégie de territorialiser la décision et les mesures sanitaires n’est pas réservée à la France. D’autres pays l’ont actée aussi, tels le Royaume-Uni, l’Espagne et surtout l’Allemagne. Puisque la lutte contre la Covid-19 se joue principalement dans les grandes villes, il va falloir y apprendre à vivre à moyen et long terme avec le virus, adapter les stratégies en fonction de son évolution, accepter certaines restrictions durant des périodes limitées, mais possiblement répétées.


"Permettre aux maires et aux responsables locaux d’avoir accès aux données produites par la science et aux prévisions, dispositif impossible au moment du pic épidémique au printemps, nous semble essentiel en ce début d’automne." Jean-François Delfraissy

France urbaine prône depuis de nombreuses années la nécessité de décloisonner, déconcentrer et territorialiser le système de soins. La crise sanitaire actuelle prouve-t-elle selon vous la nécessité de donner plus de libertés aux territoires, notamment urbains ?

Pour ma part, j’identifie deux enjeux différents et associés dans le domaine de la santé : les capacités hospitalières au niveau local et la prise de décision en matière de santé publique.
Sur les capacités hospitalières au niveau local, il existe une  grande hétérogénéité de la capacité de l’offre de soins selon les régions. L’accès à certains spécialistes, comme les ophtalmologistes ou les gynécologues, est très différent selon les territoires. En matière d’accès aux soins intensifs et de nombre de lits de réanimation, l’Ile-de-France est mieux dotée que les autres régions. Un rééquilibrage est nécessaire. Le ratio parisien est proche de celui de l’Allemagne, si l’on comptabilise le nombre de lits de réanimation. Il est indispensable de s’assurer que le système de soin est le plus armé et le plus en proximité possible. Je note d’ailleurs, et je m’en félicite, que les régions et les métropoles ont fait preuve d’une grande solidarité entre elles au plus fort de la crise. Elles se sont aidées mutuellement, en prêtant du matériel, en mettant à disposition du personnel de santé, en accueillant des patients résidant dans d’autres régions pour désengorger les hôpitaux de leurs voisins. Globalement, le nombre de lits de soins intensifs doit être augmenté au plan national.
En matière de santé publique, il faut d’abord rappeler qu’il y a des structures de santé publique au niveau local, avec les Agences régionales de santé. Quand l’épidémie a touché la France, ces structures ont eu des réponses variables, plus ou moins réactives. La coordination avec les acteurs locaux, notamment avec les maires, est impérative face à un virus qui ne connait pas de frontières régionales. Si l’Etat joue pleinement son rôle pour communiquer les grands messages de santé publique tels que le respect des gestes barrières, les collectivités locales jouent une partition essentielle pour ajuster et renforcer certaines décisions en particulier pour qu’elles s’adaptent encore davantage à la réalité du territoire et à la situation sanitaire qui est la leur. L’Etat et les collectivités sont ici pleinement complémentaires.


"Il est indispensable de s’assurer que le système de soin est le plus armé et le plus en proximité possible." Jean-François Delfraissy

 
Les métropoles mettent en œuvre depuis le début de la crise des plans métropolitains anti-Covid. Comment jugez-vous ces plans, êtes-vous optimistes, et comment peuvent-ils lutter encore plus efficacement contre la pandémie ?

Il difficile de répondre à cette question car je ne connais pas le détail de chaque plan métropolitain. Ce qui est important, et les plans métropolitains ont cette vocation, c’est que les enjeux liés à la Covid-19 soient réfléchis sur le moyen et le long terme. Il faut une stratégie, avec des variables d’ajustement, une graduation des mesures en fonction de la situation sanitaire de chaque territoire urbain et de son évolution dans le temps. Il est clair que nous allons vivre avec la Covid-19 pendant encore de nombreux mois et que chaque territoire ne vivra pas cette cohabitation de la même manière. C’est là toute la complexité. Le virus va continuer à circuler notamment, parmi les plus jeunes, en particulier dans les grandes villes. En même temps, puisqu’il n’existe pas de mur étanche entre les générations, le virus atteint par ricochet les plus âgés. Nous  nous devons de les protéger et de les inciter à se protéger eux-mêmes. Cela est vrai aussi pour les personnes dont l’état de santé est fragile et les populations les plus précaires. L’enjeu est le suivant : Comment continuer à vivre, et ce, pour des raisons économiques, sociales, sans que le virus ne se propage trop ? On comprend bien la nécessité que les mesures qui sont mises en place soient discutées et actées au niveau des métropoles, avec les élus mais aussi les citoyens. Malgré notre préconisation, le gouvernement n’a pas souhaité installer un comité national citoyen. Je le regrette. Les métropoles le feront, je l’espère et le souhaite, à leur échelle.
Sur la situation sanitaire, le Conseil scientifique n’a pas à être optimiste ou pessimiste. Notre rôle est de conseiller en fonction de données scientifiques fiables et de données concrètes. Nous avons beaucoup de contacts avec nos collègues étrangers avec lesquels nous échangeons et portons des diagnostics similaires, dans un contexte - il faut le mentionner - d’incertitude sur de nombreux points. L’hiver peut être difficile dans l’hémisphère Nord, car le virus circule déjà beaucoup trop dans de nombreux pays. Nous savons, puisque nous serons  davantage en intérieur qu’à l’extérieur, que les lieux de « confinement » et donc le risque de contamination vont se multiplier.
En fonction  de l’évolution des paramètres sanitaires dans chaque territoire, nous allons assister à des alternances variables, tous les 15 jours ou trois semaines, de périodes de durcissement des mesures de contrôle et de périodes de « relâche ». Je le répète, parce-que ce que nous vivons est proprement exceptionnel et nous engage dans une « gestion à la carte », il va falloir nous adapter à des situations inédites où vont s’alterner localement des périodes « on » et des périodes « off ». C’est bien pourquoi les métropoles doivent être complètement associées à la décision si l’on souhaite venir à bout de ce virus ! D’autres enjeux pourraient surgir l’année prochaine, qui réclameraient leur acceptabilité par la population : on peut en effet imaginer que  des médicaments préventifs ou  les premiers vaccins soient disponibles. Les territoires auraient, de mon point de vue, un rôle central dans la mise en œuvre de ces innovations auprès des populations. Quant à nos préoccupations des mois à venir, le Conseil scientifique sera attentif à quatre défis majeurs   : Protéger les anciens, favoriser le télétravail, éviter que le virus ne circule trop chez les jeunes, et enfin, la pierre angulaire de lutte contre ce virus, « Tester, Tracer, Isoler » où de nombreux progrès opérationnels doivent être réalisés.
 

"Les métropoles doivent être complètement associées à la décision si l’on souhaite venir à bout de ce virus !" Jean-François Delfraissy