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Stratégies alimentaires territoriales

Enquête sur le système alimentaire face à la crise de Covid-19 dans les grandes villes : découvrez les premières tendances qui se dégagent

09/04/2020

Découvrez les premières remontées de terrain de l’enquête lancée par France urbaine, en partenariat avec RESOLIS et Terres en villes.

Alors que la France entre dans sa quatrième semaine de confinement, comment les villes ont-elles répondu jusqu’ici aux conséquences de la crise sanitaire sur la chaîne alimentaire ? De quels moyens disposent-elles ? Quels leviers utilisent-elles pour assurer à tous l’accès à une alimentation en qualité et en quantité suffisantes. Retour sur les premières remontées de terrain de l’enquête lancée par France urbaine, en partenariat avec RESOLIS et Terres en villes.

Le COVID 19 a créé en quelques semaines une situation inédite. Les mesures de confinement, la fermeture des marchés ou encore la pénurie de main d’œuvre dans la production agricole sont autant de facteurs qui ont conduit les acteurs du système alimentaire à s’adapter à un contexte très évolutif pour garantir la sécurité alimentaire du pays.   
 
En effet, tous les acteurs des chaînes d’approvisionnement, ont dû et pu imaginer des solutions pour faire face à l’urgence, pour les agriculteurs, pour les consommateurs et pour les différents maillons de la chaine affectés par les mesures de sécurité. Dans ce cadre, les grandes villes et les intercommunalités, soucieuses de garantir l’accès d’un très grand nombre de consommateurs à l’alimentation, ont dû rapidement proposer des solutions alternatives d’approvisionnement aux circuits conventionnels tout en renforçant les actions de solidarité envers les publics les plus fragiles.
 
Pour comprendre l’actualité des difficultés auxquelles sont confrontés ses membres, mais aussi pour connaître les initiatives ou les alternatives imaginées par eux, France urbaine a lancé une enquête le 30 mars 2020. Si plusieurs villes ont déjà pu faire part de leurs initiatives et de celles de leurs partenaires, la démarche de recensement initiée par France urbaine et ses partenaires se poursuit et donnera lieu à une analyse détaillée de la manière dont les grandes villes se sont mobilisées face à cette crise inédite. Déjà se mettent en place des échanges d’expériences entre les villes et entre les acteurs du système alimentaire.
 
En attendant un recueil plus large d’informations, voici déjà une première lecture transversale qui s’appuie sur les remontées d’informations déjà collectées.
 
Quelques observations de contexte
 

  • Fermeture des marchés : des impacts non négligeables sur les territoires

Est traité ici le sujet des aliments frais et périssables, qui ont été frappés plus durement par la fermeture des marchés, exigeant une réaction très rapide et un traitement spécifique. 2 500 marchés ont pu finalement rouvrir en France après un réexamen des demandes de dérogations par les préfets. Il est utile de rappeler que dans un premier temps, la fermeture des marchés alimentaires décrétée par le gouvernement a suscité des inquiétudes, mais également des différences d’interprétation et d’application du décret, comme nous avons pu le constater dans l’échantillon des 28 villes interrogées par l’Association. C’est pourquoi, dans un courrier adressé au Premier ministre, France urbaine s’est attachée à rappeler deux principes :  

  • La nécessité d’appliquer les mêmes consignes sanitaires pour tous les types de commerce alimentaire (supermarchés, commerces de proximité, marchés ouverts) et sur l’ensemble du territoire.
  • La nécessité d’une action coordonnée des services de l’Etat et des élus pour trouver les réponses les mieux adaptées à chaque situation locale (règles sanitaires, types de territoire, distance kilométrique de la population par rapport aux commerces alimentaires, etc.) en s’appuyant, dans un esprit de confiance et de responsabilité, sur la connaissance qu’ont les élus des territoires qu’ils administrent, ainsi que sur leurs capacités à faire respecter les procédures de contrôles et d’hygiènes les plus strictes.

Quel que soit le nombre de dérogations accordées dans les villes, la fermeture des marchés alimentaires a entraîné une reconfiguration des systèmes alimentaires locaux ainsi qu’une adaptation des chaînes de solidarité.
 

  • Des réajustements des circuits courts et longs entre producteurs et consommateurs

 La pandémie de Covid-19 a entraîné des réajustements entre les circuits courts et longs, entre producteurs et consommateurs. Ainsi, les villes se sont mobilisées efficacement afin de :
 

  • Rapprocher l’offre et la demande grâce à des recensements et à des plates-formes numériques. Pratiquement toutes les villes, souvent en collaboration avec des partenaires municipaux, publics ou autres (CCAS, chambres d’agriculture, agences, organisations consulaires, associations), ont procédé à des recensements permettant aux différents acteurs des chaînes alimentaires de faire connaître leurs offres ou leurs demandes de biens ou de services alimentaires. Les plates-formes numériques ou les cartographies interactives se sont multipliées sur la quasi-totalité du territoire national.  Tout un chacun peut en temps réel, dans l’espace municipal ou le bassin alimentaire de sa ville, identifier les producteurs locaux et les produits qu’ils peuvent offrir, les lieux de stockage, les points de vente et d’achat, les drives, les commerçants-livreurs, les produits invendus…
  • Mutualiser les efforts. Plusieurs initiatives ont été mises en place dans le domaine de la logistique. Ces outils permettent des rapprochements, des mutualisations d’équipements ou de transport (co-voiturage), de livraison. Ils sont un moyen efficace de répondre aux besoins constatés sur les territoires.
  • Regrouper les marchandises. Certains lieux assument une fonction de centralisation, c’est le cas de certains Marchés d’intérêt national (MIN), comme à Grenoble où le MIN accueille gratuitement les productions locales ou de marchés de gros, qui sont traditionnellement pourvoyeurs des productions locales pour les commerces de villes.
  • Renforcer les partenariats. Dans cette crise, certaines villes peuvent s’appuyer sur les dynamiques et les partenariats nés ou renforcés dans la construction d’un projet alimentaire territorial (PAT). C’est le cas de Marseille, Lille ou Grenoble. Elles peuvent compter sur des CCAS, des banques alimentaires, de grandes associations d’aide alimentaire, des réseaux militants actifs auprès des agriculteurs ou sur d’autres acteurs intervenant dans le système alimentaire au sein ou dans la proximité des villes.

 
Quels dispositifs d’urgence mis en place pour répondre aux difficultés nouvelles des agriculteurs ?

 Les agriculteurs, notamment des maraîchers, producteurs de fruits et de légumes, et certains éleveurs, dont les récoltes sont imminentes (par exemple les producteurs de fraises et d’asperges), font face à un double problème : celui du manque de main d’œuvre, notamment étrangère, et celui des débouchés, liés à la désorganisation des circuits commerciaux.
 
Les villes, presque toujours en relation avec les chambres d’agriculture, des syndicats de producteurs ou des associations proches des agriculteurs, comme la FNAB ou les CIVAM, ont mis en place ou aidé à la mise en place de solutions permettant aux produits maraîchers ou d’élevage d’atteindre des consommateurs et de rester dans une logique économique.
 
Plusieurs cas de figure se présentent :
 

  • Renforcement de la vente directe aux consommateurs (souvent sur commande et en paniers) : A la ferme, dans des magasins de producteurs, dans des lieux ouverts en urgence (salle municipale, gare, école, souvent sur rendez-vous pour éviter les attroupements, parfois selon des modalités connues des AMAP, de « La ruche qui dit oui ») ;
  • Création de capacités de stockage intermédiaire : Locaux municipaux, autres locaux temporaires, marchés de Gros, lieux de stockage associés à des points de vente ;
  • Accès direct à des commerçants : Marchés sécurisés, épiceries sociales et/ou solidaires, commerçants, grandes et moyennes surfaces (GMS) avec une offre élargie de produits locaux, commerces avec capacité de livraison à domicile.

 
Plusieurs évolutions notables concernent la livraison, qui est devenue un maillon sensible avec le confinement et la distanciation : la préparation de paniers sur commande, la récupération par drive, la livraison à domicile et ce, toujours dans un respect strict des gestes barrières et le plus souvent avec une utilisation du numérique.

Quelles initiatives d’urgence pour répondre aux difficultés des publics les plus fragiles ?

 Si la crise sanitaire à un impact sur l’ensemble de la population, force est de constater que les publics fragiles se trouvent particulièrement exposés dans le contexte actuel.
 C’est notamment le cas :
 

  • Des publics précaires, dont les circuits d’aide alimentaire sont également perturbés et dont l’accès est rendu plus difficile ;
  • Des seniors, doublement touchés par leur vulnérabilité liée à l’âge et, souvent, par leur isolement ;
  • Les personnes sans domicile fixe, ainsi que les populations de réfugiés et de migrants, particulièrement dépendantes des chaînes de solidarité.

 
Ici, l’enjeu n’est pas tant de créer de nouveaux circuits que de trouver des réponses pour le maintien et le renforcement des circuits classiques de l’aide alimentaire. Il s’agit d’assurer la pérennité des flux et services mais aussi d’accueillir de nouvelles manifestations de solidarités et ce, à travers des actions variées telles que : 
 

  • La mobilisation des invendus ou des produits frais disponibles, à savoir les flux habituels provenant des GMS, toujours soumises à la loi Garot, les villes ou, en leurs noms, les CCAS surveillent les offres et les besoins. D’autres sources sont sollicitées, certaines proviennent directement des exploitations agricoles ou des lieux de stockage et des MIN.
  • L’ouverture de cuisines centrales pour la préparation de repas qui seront livrés à des personnes isolées à leurs domiciles ou à des publics très vulnérables, sans oublier les enfants des soignants.
  • Le renforcement du lien avec les personnes isolées, fragilisées, vulnérables. Les CCAS et les associations préservent le contact régulier, au moins par téléphone, avec les personnes bénéficiaires d’aides sociales, les maraudes continuent, les distributions sont évidemment soumises aux règles de protection.
  • La multiplication d’actes de générosité et de solidarité. De nombreux actes de solidarité ont vu le jour sur le territoire : dons de tickets restaurant par des agents municipaux pour l’achat de denrées par des associations intervenant auprès de publics précaires, livraison de paniers repas pour les plus fragiles ou dans les hôpitaux.

 

Des tendances (durables ?) apparaissent

La crise et ses conséquences confirment l’importance des valeurs de proximité, d’inclusion, de solidarité, de résilience des systèmes alimentaires et rejoint en ce sens les engagements pris dès 2018 par 75 membres de France urbaine à travers la déclaration « pour une transition en faveur d’une alimentation durable, responsable et solidaire ».
 
Il est encore trop tôt pour apprécier la durabilité des initiatives et de distinguer ce qui est lié à la situation de crise de ce qui pourrait marquer un tournant dans le modèle de système alimentaire qui prédominait jusque-là.. Mais il est cependant utile de remarquer que le basculement vers le presque tout numérique, dont la tendance va inexorablement s’amplifier, ou encore l’évolution des habitudes des consommateurs pourraient bien entrainer des évolutions durables dans notre manière d’accéder aux aliments et de nous alimenter.