Share
3 questions à...
Urbanisme et logement

Christophe Robert : « Le logement peut devenir un levier de reconstruction sociale et humaine »

12/01/2021

Christophe Robert, Délégué général de la Fondation Abbé Pierre, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

FRANCE URBAINE : Les villes sont souvent taxées d’être les territoires des plus riches alors qu’elles cumulent et doivent faire face en réalité à tous les défis de la société et toutes les formes de précarité. Quel regard portez-vous sur ce paradoxe?

Christophe ROBERT : Les villes ne sont pas les territoires des riches, bien au contraire. Opposer la situation de la pauvreté en milieu rural et celle à laquelle nous faisons face au quotidien dans les grandes villes et les métropoles n’est pas une bonne appréhension de la réalité. On entend ce discours régulièrement mais de notre point de vue, ça n’est pas la bonne approche. Avec notre programme « SOS taudis », on voit par exemple des personnes en situation de pauvreté en milieu rural et péri-urbain à qui il est effectivement indispensable d’apporter des réponses, mais ce n’est pas comparable avec la situation en ville. Il y a quantitativement, plus de personnes en difficulté dans les villes et les métropoles. C’est un fait, une réalité urbaine.

Dans les « quartiers politique de la ville » (QPV) notamment, on comptabilise des populations très modestes ou en grande fragilité économique et sociale qui habitent ces territoires parce que l’offre de logement est moins chère qu’ailleurs. Cela entraîne une concentration de population à faibles ressources, bénéficiant du RSA ou de la CMU, et où le taux de chômage atteint souvent 40% chez les jeunes. Il faut aussi indiquer que chaque ville est différente, chaque quartier est différent, ce qui appelle des politiques qui doivent être adaptées à ces réalités locales.

Quoi qu’il en soit, il faut agir plus énergiquement pour lutter contre la précarité. C’était déjà le cas avant la crise sanitaire mais cette dernière a amplifié le phénomène. Dans ces villes comptant des quartiers pauvres, des actions très importantes ont été mises en place par les collectivités locales et les associations pendant le confinement pour répondre à de nouvelles urgences : aide alimentaire, soutien scolaire... Mais la réponse doit être plus structurelle, et ces territoires, compte tenu des fortes concentrations de personnes fragiles qui les composent, doivent faire l’objet de soutiens, d’aides et d’accompagnement plus important qu’ailleurs. L’augmentation du coût lié au logement, surtout entre 2000 et 2012, est un des facteurs qui conduit à une telle réalité : les prix du logement ont en moyenne doublé durant cette période, parfois même, triplé voire quadruplé dans certains territoires. Le phénomène de ségrégation territoriale s’est alors accentué. Le seul choix qui s’offre aux ménages les plus modestes dans ces villes : se loger dans les quartiers les moins chers, quitte à s’éloigner fortement du centre-ville et de son lieu de travail. On sous-estime encore l’impact de l’augmentation du coût du logement dans le processus d’accroissement de la pauvreté et des ségrégations territoriales. Pour rester dans les quartiers attractifs, certains ménages font le choix d’accéder ou de se maintenir dans des logements trop petits ce qui, dans les grandes villes et notamment Paris a fait repartir à la hausse le surpeuplement. Mais pour beaucoup qui ne peuvent pas s’y loger, les quartiers plus éloignés du centre-ville, sont la seule issue.

L’autre levier pour réduire les effets de ségrégation territoriale, c’est d’offrir des solutions de logements à des prix en dessous du marché aux ménages modestes pour qu’ils puissent continuer à vivre dans les villes centres et / ou à proximité de leur lieu de travail. De telles politiques impliquent des moyens financiers importants et il pourrait par exemple être envisagé de prendre une partie des plus-values de l’immobilier à la revente pour donner des marges de manœuvre aux collectivités, afin qu’elles puissent acheter du foncier dans les zones les plus chères, pour « réparer » la ville, lutter contre cette ségrégation et proposer des réponses en matière d’habitat aux populations modestes.
 

"Il faut agir plus énergiquement pour lutter contre la précarité" Christophe Robert

Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après », notamment dans le domaine des solidarités ?

Le volet « solidarité » et les mesures destinées à la politique sociale et aux personnes défavorisées ne représentent que 1% du Plan de relance. Il y a un énorme problème sur la place faite à la question des plus fragiles. C’est un choix politique.
La logique du Gouvernement est la suivante : il faut des investissements productifs et rapides pour relancer la machine. Mais on peut se poser la question : quoi de plus dynamique sur les territoires et pour la création d’emploi (tout en répondant à des besoins sociaux) que la construction de logements sociaux ? Le Plan de relance est muet sur cette question. Depuis 3 ans, on observe des coupes importantes sur les moyens d’agir des bailleurs sociaux comme sur les Apl. L’incompréhension est forte.
De son côté, la Fondation Abbé Pierre a débloqué des aides exceptionnelles d’urgence dès le mois de mars et a participé fortement à la distribution de repas, de chèques services, de kits d’hygiène et de mise à l’abri de personnes sans domicile dans des hôtels sociaux. Bien que cela ne relève pas de nos missions prioritaires. Mais les mesures d’urgence portées par les associations, l’Etat ou les collectivités, aussi nécessaires soient elles, ne sont pas suffisantes ; il faut agir davantage pour développer des réponses durables. Les collectivités urbaines ont un rôle considérable sur cette question, avec les CCAS, les CIAS, sur la domiciliation des personnes sans domicile fixe, la distribution alimentaire ou encore l’accès au droit pour les publics fragiles. Avec la Covid-19, de « nouveaux pauvres » sont apparus et aujourd’hui, plus de 8 millions de personnes sollicitent l’aide alimentaire. Cette situation ne doit pas durer et appelle un sursaut collectif national.
Les métropoles et les grandes villes ont un rôle important à jouer aussi sur le logement. Le logement est le premier poste de dépense pour les Français. Les deux confinements ont mis en exergue les difficultés de la vie au quotidien dans un petit espace, parfois avec une famille nombreuse, ou l’impact sanitaire d’un logement insalubre ou mal chauffé. Les collectivités vont avoir des réponses à apporter, via les offices fonciers solidaires, la construction de logements sociaux, de pension de familles pour, au-delà de l’urgence, pour apporter une réponse durable qui permettra d’appréhender plus efficacement les prochaines crises. L’Etat doit favoriser la réponse sociale mais les choix d’utilisation du foncier des collectivités est déterminant pour forger la ville de demain, une ville vivable et diverse. La diversification sociale par la diversification de l’habitat est à ce titre essentielle.


"Plus de 8 millions de personnes sollicitent l’aide alimentaire. Cette situation ne doit pas durer et appelle un sursaut collectif national." Christophe Robert

Vous avez été nommé Délégué général de la Fondation Abbé Pierre en 2015. Quel bilan tirez-vous des 5 dernières années et quelles sont les priorités dans les années à venir de la Fondation ?

Un des enjeux majeurs pour la Fondation Abbé Pierre est de se rapprocher des territoires. Il y a bien sûr une responsabilité nationale qui incombe à l’Etat, avec des enjeux écologiques, de lutte contre la précarité et les inégalités qui sont très importants. Mais il est essentiel de se rapprocher des élus, des collectivités, des citoyens pour adapter au mieux les politiques locales aux réalités et dynamiques territoriales. Là où la Fondation est présente, nous voulons encore davantage contribuer à co-construire les solutions avec les acteurs locaux pour des réponses les plus ajustées possibles. Nous voulons faire vivre les bonnes politiques et les bonnes pratiques. Cela passe par exemple par la signature de conventions avec les collectivités.
Par ailleurs, notre objectif est de répondre du mieux possible, dignement et durablement, aux besoins des personnes fragiles, et pas uniquement à l’urgence. Le logement peut devenir un levier de reconstruction sociale et humaine central pour favoriser cette dynamique. Pour cela, la politique du « Logement d’Abord » est essentielle. Nous travaillons aussi à développer, en lien avec les différents acteurs de la solidarité, des outils plus efficaces pour comber les trous dans la raquette de la protection sociale, éviter de passer à côté de publics non identifiés et qui passeraient entre les mailles du filet.
Au-delà des aides que nous apportons pour les plus pauvres, il y a un véritable débat de société à avoir, autour de la fraternité, du vivre-ensemble. Sans quoi nous ferons face à l’urgence, sans comprendre pourquoi nous sommes dans cette situation. Quelle ville voulons-nous ? Pour qui ? Quelle solidarité pour demain ? Posons-nous collectivement les bonnes questions pour trouver ensemble les bonnes solutions.
 

"Un des enjeux majeurs pour la Fondation Abbé Pierre est de se rapprocher des territoires." Christophe Robert