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Aziza Akhmouch : "La ville de demain doit garantir le bien-être à tous ses résidents"

13/11/2020

Aziza Akhmouch, Cheffe de la division "villes, politiques urbaines et développement durable" de l'OCDE, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

La crise de Covid-19 a des conséquences économiques, sociales et environnementales très importantes, notamment pour et dans les grandes villes. Quel rôle les territoires urbains peuvent-ils jouer dans la relance et le « monde d’après » ?

Depuis des mois, les villes sont en première ligne pour agir face à la crise de la COVID-19. Dans un récent rapport de l’OCDE, nous avons recensé les mesures prises par une centaine de villes pour mettre en œuvre les directives nationales mais surtout, contribuer à des stratégies de relance innovantes et participatives. Après avoir instauré des mesures de gestion de crise et à court terme en lien avec la distanciation sociale, le lieu de travail et les déplacements quotidiens, les populations vulnérables, la continuité des services publics locaux, l’aide aux entreprises et la participation citoyenne, les villes ont commencé à mettre en place des stratégies à long terme pour soutenir l’activité locale et l’emploi, la rénovation et la construction de logements abordables, la transition vers une économie circulaire, et les mobilités propres.

En réalité, la pandémie n’a rien révélé de nouveau. Elle n’a fait que mettre la loupe sur les problèmes structurels de nos villes, notamment dans les grandes métropoles. Les grandes avancées en matière d’urbanisme ont d’ailleurs souvent résulté de crises sanitaires. Souvenons-nous qu’en 1853, Paris est insalubre, 15 ans plus tôt le choléra a décimé une partie de la population française, les gens s’entassent dans des taudis, quand un homme – Haussmann - est nommé Préfet de la Seine et entame de gigantesques travaux d’assainissement qui vont chercher à transformer la capitale en carte postale. Parce qu’il est désormais clair que « la vie d’après » sera « la vie d’avec » il est urgent d’accélérer la transition vers un nouveau modèle urbain, plus polycentrique, plus équilibré, et qui encourage la complémentarité entre des villes de différentes tailles et leur environnement rural. Mais il faut aussi faire de la lutte contre les inégalités une priorité, car l’inclusion ce n’est pas une solution en soi mais un choix de société. Une ville qui veut rester attractive ne doit pas laisser de côté une partie de sa population, au risque de créer une bombe à retardement qui mettra sa croissance future en danger. La ville de demain doit garantir le bien-être à tous ses résidents –indépendamment de leur sexe, âge, origine ethnique ou état de santé.


"En réalité, la pandémie n’a rien révélé de nouveau. Elle n’a fait que mettre la loupe sur les problèmes structurels de nos villes, notamment dans les grandes métropoles." Aziza Akhmouch 

Quel est l’avenir de nos grandes métropoles denses et compactes à l’aune de ces crises multiples ?

Les grandes métropoles ne vont pas disparaître et le « premium urbain » ne va pas se transformer en une « pénalité urbaine ». Dans les pays de l’OCDE, les villes de plus de 250,000 habitants concentrent les deux-tiers du PIB, de l’emploi, de la population urbaine. Il y a plein d’avantages à vivre dans les métropoles : elles sont les principaux moteurs de la croissance et de la productivité, et on y trouve l’essentiel du travail, des entreprises, des marchandises, des services et de l’innovation. La concentration spatiale et proximité physique des entreprises et des travailleurs génère ce que les économistes appellent les « effets d’agglomérations » qui ont longtemps rendu nos villes très attractives.

Mais il est vrai que depuis quelques mois, beaucoup de citadins se demande s’ils ont fait le bon choix, ou s’ils ne seraient pas mieux à la campagne. À ce propos, les demandes de maisons individuelles ont fait un bon de 20 points à l’issue du confinement par rapport à l’an dernier. C’est compréhensible car la grande ville a aussi son lot de problèmes. Sur un plan social, plus une ville est grande, plus elle est source d’inégalités et de ségrégation spatiale. Par exemple, il peut y avoir un écart de 20 ans d’espérance de vie à Londres ou Baltimore en fonction de votre code postal ou de votre station de métro. Sur un plan environnemental, les villes émettent 80% des émissions de gaz à effet de serre, consomment les deux-tiers de l’énergie mondiale, et elles produisent 50% des déchets solides. Et il faut ajouter les embouteillages, l’insécurité et la flambée des prix de l’immobilier.

À mon sens, la vraie question est de savoir comment faire évoluer nos métropoles pour qu’elles nous aident à transformer le monde et faire face aux défis majeurs que sont le changement climatique, la numérisation et le futur de l’emploi, les pressions démographiques ou encore la mondialisation et la géographie du mécontentement qu’elle suscite. L’enjeu est donc d’améliorer l’attractivité des grandes villes pour qu’on y vive par choix (parce qu’on estime y avoir une meilleure qualité de vie), et non par nécessité (parce que l’on doit y travailler). La ville de demain doit être choisie et non subie. 

Il y a aussi la « révolution » du télétravail. Le télétravail est sans doute la plus grande opportunité de repenser nos villes depuis l’avènement de la voiture. C’est une opportunité de rendre nos villes encore plus attractives, en réduisant la pression sur le foncier, les transports et les ressources naturelles. Il peut nous aider à résoudre beaucoup de problèmes dans nos grandes villes et ne doit pas être vu comme une menace. Car les gens ne s’agglomèrent pas uniquement dans les villes pour la productivité et l’emploi, mais aussi pour les services qu’elles fournissent grâce à la tertiarisation de nos économies.
 

"La ville de demain doit être choisie et non subie." Aziza Akhmouch 

Quel est le principal levier des villes pour accompagner la transition écologique ?
 
Repenser la ville de demain c’est repenser la façon dnt consomme et dont on se déplace. Par exemple, il faut à tout prix réduire les volumes de mobilité et favoriser l’accès immédiat des citadins à toutes les dimensions qui sont au cœur du bien-être, à savoir l’emploi mais aussi la santé, l’éducation, le logement, les transports, la nature, les loisirs, la culture et le patrimoine. Certains concepts, comme la ville des 10, 15 ou 20 minutes, reflètent assez bien cette idée d’accessibilité, mais attention à ne pas en faire une autre source d’inégalités en créant des micro-polarités, repliées sur elles-mêmes, et déconnectées de leur environnement proche et lointain. La prolifération des « coronapistes » ces derniers mois montre à quel point on peut innover en matière d’urbanisme tactique quand on est dans l’urgence, sans passer des mois à développer des schémas de planification trop longs, coûteux et sophistiqués. C’est d’autant plus nécessaire que l’usage de la voiture individuelle dans les centres villes des grandes agglomérations doit devenir l’exception plutôt que la règle. Mais attention au discours élitiste qui peut laisser de côté une partie de la population. Le vélo, la trottinette, et la marche permettent de réduire l'empreinte carbone, mais ce n'est pas une solution adaptée pour tout le monde, en particulier les personnes âgées, les personnes en situation de handicap et les habitants hors centre-ville. Favoriser l’accessibilité à tous des services, c’est fournir des alternatives crédibles à la voiture, comme par exemple les transports publics, car ce sont eux qui permettent de désenclaver les territoires, d’assurer la cohésion territoriale, et de mieux connecter l’urbain et le rural. À Bordeaux, par exemple, c’est l’arrivée du tramway qui a permis de connecter les quartiers défavorisés aux centres d’activités et d’opportunités.
Je suis convaincue que la solution qui nous fera basculer dans le monde d’après est le rééchelonnement de nos activités et la resynchronisation sociale de nos modes de vies en dehors des pics traditionnels. Cette idée que nous ne sommes pas tous contraints de faire la même chose, au même endroit, et au même moment, est à mon sens fondamentale.
La ville n’est pas une machine qui organise la répétition de pratiques routinières. La ville changera aussi par la manière dont ont y vit. On doit absolument repenser notre rapport au temps dans la ville, et tirer les leçons des expérimentations passées en matière de chrono-urbanisme.

"La solution qui nous fera basculer dans le monde d’après est le rééchelonnement de nos activités et la resynchronisation sociale de nos modes de vies en dehors des pics traditionnels." Aziza Akhmouch