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3 questions à...
Migrants et réfugiés
Solidarités

Alain Régnier : « C’est en proximité que se fait ou ne se fait pas l’intégration des réfugiés »

27/11/2020

Alain Régnier, Préfet, Délégué interministériel chargé de l’accueil et de l’intégration des réfugiés, a accordé un entretien à France urbaine HEBDO.

Nous vivons dans un monde instable, où les crises se multiplient. Quel regard portez-vous sur les enjeux qui nous attendent en matière d’accueil et d’intégration des personnes réfugiées ?
                                        
Les enjeux de l’accueil et de l’intégration des réfugiés sont très liés aux grandes crises contemporaines qui se multiplient dans le monde. Ces défis déstabilisent le projet européen et fragilisent les démocraties occidentales. Le changement climatique, les déstabilisations géopolitiques ou encore les crises humanitaires sont des facteurs déterminants de l’augmentation des personnes déracinées dans le monde qui sont quelques 70 millions selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). S’il faut garder à l’esprit que 9 personnes déplacées sur 10 migrent dans un pays limitrophe, il convient d’accepter que le monde est entré dans une ère de l’hyper mobilité. La crise de la Covid-19 met d’ailleurs en exergue l’importance de ces échanges tant d’un point de vue économique que sociétal.
Aujourd’hui, la France accorde la protection internationale à environ 45 000 personnes chaque année et dénombre un peu plus de 300 000 personnes protégées. Les migrations étant une conséquence d’évènements géopolitiques mouvants, on observe une évolution des personnes que nous protégeons, des afghans aux familles syriennes, ou à des personnes isolées d'Afrique subsaharienne. Par ailleurs, la France s’est engagée dans le programme européen de réinstallation à hauteur de 5000 personnes par an. Ce programme a pour ambition de saper l’économie des passeurs : les personnes sont directement identifiées et auditées dans les camps du HCR et sont acheminées jusqu’en France pour y être accompagnées par une association.
Une attention particulière à l’évolution sociologique des personnes réfugiées permet d’anticiper l’accueil et l’intégration. Car cette évolution a des conséquences et en particulier sur le triptyque : apprentissage du français, emploi et logement. Un des enjeux est de parvenir à accompagner un grand nombre de personnes tout en s’adaptant aux vulnérabilités de chacun.
Depuis 2018, le Gouvernement a décidé d’investir massivement dans l’intégration avec le comité interministériel à l’intégration de juin 2018 qui a pris des mesures ambitieuses. Les actions, mises en œuvre sur l’ensemble du territoire sont nombreuses : contrats avec les territoires, rénovation du contrat d’intégration républicaine, 30 000 parcours vers l’emploi, programme de service civique Volont’R, plateforme Réfugiés.info, etc. Changer le regard que peuvent porter les Français sur les migrations est une responsabilité majeure de tous les acteurs impliqués dans l’accueil et l’intégration des réfugiés. 


"Il convient d’accepter que le monde est entré dans une ère de l’hyper mobilité." Alain Régnier

 
Bien qu’il s’agisse d’une compétence régalienne de l’État, les élus des grandes villes doivent trouver au quotidien des solutions d’urgence et des plans de contractualisation avec l’Etat sont en cours de signature. Quel rôle les territoires urbains jouent-ils ou peuvent-ils jouer sur cette question selon vous ?
 
La politique de l’intégration relève bien d’une prérogative régalienne mais les collectivités locales, en particulier les territoires urbains, y contribuent de plus en plus de par l’exercice de leurs différentes compétences, notamment dans le champ économique et social. C’est en effet au sein des territoires que s’installent les personnes réfugiées et qu’elles créent et développent leur quotidien de vie : c’est dans les villes que les réfugiés cherchent un logement ou du travail, scolarisent leurs enfants, accèdent aux soins ou encore à la culture. C’est aussi le lieu du vivre-ensemble et de la rencontre avec les locaux. Les enjeux concrets du quotidien des personnes réfugiées se jouent donc à l’échelle des collectivités, ce qui rend l’association des acteurs locaux aux politiques d’intégration aussi pertinente que nécessaire.
C’est en partant de ce constat de cohésion avec les territoires que j’ai proposé en 2019 aux élus locaux de secteurs urbains d’œuvrer, aux côtés de l’Etat, en faveur de l’intégration des bénéficiaires de la protection internationale en signant des contrats territoriaux d’accueil et d’intégration des réfugiés (CTAIR). A ce jour, 11 métropoles ont répondu à l’appel et se sont engagées dans la démarche de la contractualisation, avec un diagnostic fin du territoire.
Ces contrats permettent, par le biais d’un diagnostic local amorcé par les collectivités et les services déconcentrés de l’Etat, la mise en œuvre d’actions concrètes en faveur de l’intégration des réfugiés. Ces actions suivent des axes d’intervention soigneusement identifiés par les partenaires du contrat et reprennent les priorités mises en avant dans le cadre de la stratégie nationale pour l’intégration des réfugiés.
L’objectif de cette contractualisation, qui se veut une réponse globale, est bien de réunir autour de la table les différents acteurs, qu’ils soient institutionnels, privés ou associatifs, et de proposer des solutions pour améliorer la vie des réfugiés en levant les freins à leur intégration dans tous les domaines : accès au logement, à la formation linguistique, accès à la formation et à l’emploi, à la culture ou aux loisirs. Nombreuses sont les métropoles qui ont en outre intégré dans ces contrats la question de l’appropriation de l’environnement citadin et de la vie dans la cité afin de créer des espaces de rencontres et d’échange entre habitants et réfugiés.
En participant à la démarche de contractualisation lancée par ma délégation, les territoires urbains affirment ainsi leur volonté d’œuvrer en faveur de l’accueil et l’intégration des réfugiés et véhiculent un message positif qui contribue au changement de regards portés par les français sur les migrations et l’accueil des réfugiés. A l’issue des dernières élections municipales, cinq nouvelles métropoles ont manifesté l’envie de signer des contrats territoriaux avec l’Etat.


"A ce jour, 11 métropoles ont répondu à l’appel et se sont engagées dans la démarche de la contractualisation,
avec un diagnostic fin du territoire." Alain Régnier

Vous avez été nommé Délégué interministériel chargé de l'accueil et de l'intégration des réfugiés en 2018. Quel bilan tirez-vous des trois dernières années et quelles sont les priorités dans les années à venir de la Diair ?

Nommé délégué interministériel chargé de l’accueil et de l’intégration des réfugiés en janvier 2018, je peux tirer des enseignements de ces trois années d’action et de réflexion sur la mission qui m’a été confiée par le Premier ministre. De ces trois années, je souhaite mettre en avant trois aspects : l’importance des territoires, la nécessité de mise en commun et l’engagement des jeunes.
Comme je l’indiquais, si l’intégration est une compétence de l’Etat, il faut reconnaître le rôle central des collectivités territoriales. En effet, c’est bien en proximité que se fait ou ne se fait pas l’intégration, d’où cette contractualisation avec les grandes villes de France. La priorité reste d’élargir le nombre de métropoles engagées qui devrait dépasser la quinzaine d’ici fin 2021.
La mise en commun est une nécessité qui est apparue très tôt dans ma mission. Tout d’abord, j’ai souhaité mettre en place le Lab’r, le laboratoire d’innovation publique de la Délégation, afin de proposer des formats innovants de rencontres et d’échanges. L’Agora, la rencontre nationale annuelle des acteurs de l’accueil et de l’intégration des réfugiés, fêtera sa troisième édition à Lyon en octobre 2020. Au-delà des rencontres, un défi majeur est la mise en commun de l’information, cruciale dans un parcours d’intégration. La plateforme Réfugiés.info a vu le jour en novembre 2019 et apporte de l’information simple et traduite aux personnes réfugiées et à leurs aidants. Aujourd’hui, c’est plus de 2000 visiteurs par mois, 120 dispositifs d’accompagnements et démarches administratives expliquées, 150 traducteurs bénévoles mobilisés et des dizaines de déplacements pour présenter la plateforme partout en France.
Enfin, je souhaite mettre en valeur l’engagement des jeunes. Le programme de service civique Volont’R a débuté en 2019. A ce jour, plus de 4500 jeunes ont fait une mission avec et pour les réfugiés. Parmi ceux-là, plus de 300 jeunes réfugiés ont profité de ce dispositif, véritable tremplin pour une intégration réussie. La jeunesse de ce pays donne à voir une image positive, pragmatique et convaincante de lien entre les Français et ceux que la France accueille. C’est un axe que je souhaite poursuivre et déployer plus largement sur l’ensemble du territoire en 2020.
Il reste néanmoins des priorités absolues, à commencer par l’emploi pour lequel le ministère du Travail a mobilisé des moyens conséquents afin de construire près de 30 000 parcours de formation via le plan d’investissement dans les compétences. Le déploiement concret de ces actions commence à porter ses fruits. La question du logement est aussi déterminante mais se heurte à la difficulté pour toute personne résidente en France de se loger. Il faut éviter la concurrence entre les publics tout en prenant en compte la nécessité pour les réfugiés d’avoir un logement pérenne. C’est un enjeu que je traite en lien étroit avec le ministère du Logement. Enfin, une de nos priorités est d’améliorer l’accès à la santé et en particulier la santé mentale. Là aussi, les réfugiés se heurtent à une difficulté générale d’accès aux psychologues et psychiatres.
Ainsi, ces trois années ont été extrêmement denses d’actions, de partenariats, de liens et d’expérimentations. Ma Délégation a montré que l’intégration des réfugiés était, non seulement possible, mais surtout une chance pour la France.
 

"Si l’intégration est une compétence de l’Etat, il faut reconnaître le rôle central des collectivités territoriales." Alain Régnier